dimanche 15 mars 2009

Cordes & âmes : Nuances d'Hongrie

Le Z-Band, collectif de blogueurs passionnés de jazz, se réunit à nouveau aujourd'hui sur le thème des guitaristes, et je n'ai pas pu faire autrement que de parler encore une fois de ma passion pour Gabor Szabo.

Le premier guitariste qui m'ait marqué est Manitas De Plata, dont mes parents avaient un disque. C'est un virtuose gitan qui a eu son heure de gloire et dont le surnom signifie ''mains d'argent''. Ce qui m'a fasciné dans sa musique, outre la virtuosité, c'est le côté trippant, cette espèce d'urgence qui vous fait décoller et respirer plus vite. Ecoutez-moi ça, et vous allez comprendre :

Plus tard, bien sûr, j'ai écouté Django Rheinhardt. Mais, malgré toute mon admiration pour lui, je n'ai jamais pu vraiment prendre plaisir à écouter cette musique, le swing (en pleine période bop, en plus !). Django en trio, ça me va. Quand Grappelli arrive, déjà je tique un peu (trop de pathos !), mais si une clarinette se pointe, alors là non, je fuis !
Il aura fallu un moment avant que je pense avoir trouvé le guitariste qui me convient le mieux : Wes Montgomery et son merveilleux jeu de pouce et, surtout, ce son de guitare que j'adore. En plus de cela, Wes avait su ne pas se cantonner au strict jazz.
Pour moi, la guitare jazz, c'est rapidement soporifique. Pour que ça m'intéresse, il faut que le guitariste s'encanaille dans le r'n'b, la pop, le rock ou la world music. Prenez Metheny, en voilà un qui a tout compris, il sait satisfaire les puristes avec de magnifiques albums que l'on écoute une fois l'an, admiratif, et aussi un public plus large avec le Pat Metheny Group, au sein duquel, visiblement, il s'éclate, et nous aussi ! Tout guitariste de jazz devrait se permettre, au moins de temps en temps, des écarts de ce genre. Et quelqu'un devrait souffler l'idée à Pat Martino, dont on dit qu'il est un guitariste pour guitaristes. C'est peut-être parce que je ne suis pas guitariste que je n'arrive pas à écouter l'un de ses disques jusqu'au bout (à part, éventuellement, le premier).

Pendant longtemps donc, ce fut Wes, Wes et encore Wes et, au moins autant : Santana. C'est en lisant une bio de ce dernier que je suis tombé sur cette information surprenante et capitale : la principale influence revendiquée par Santana est un guitariste d'origine hongroise au nom improbable de Gabor Szabo. A l'époque, le seul album de Gabor Szabo que j'ai pu trouver était "The sorcerer" (1967) et, à son écoute, j'ai pris l'une des plus grandes claques de ma vie de mélomane, une claque dont j'ai encore les marques, qui ne sont pas prêtes de s'effacer. J'avais trouvé mon guitariste idéal : le mélange parfait entre le trip de Manitas de Plata et le jeu de Wes Montgomery, et comme référence première, bien sûr : Django !
Si c'est la période la plus jazz de Szabo qui vous intéresse, il faut aller le chercher chez Chico Hamilton, dans le quintet duquel il a joué de 1961 à 1966, en compagnie de Charles Lloyd. Certains albums du Chico de cette époque peuvent presque être considérés comme des albums de Szabo, tant il y est omniprésent. En voici un exemple, tiré de "El Chico" (1965) :

En 1966, Szabo, qui est ouvert à tout type de musique, tombé amoureux de Lennon et McCartney, ne cesse de harceler Hamilton pour qu'il mette à son répertoire des titres des Beatles. "Allez, sois chic, oh Chico !" lui dit-il, "laisse-moi jouer Yesterday". Tous les jours, c'est du "Chic, oh Chico" par ci, "Chic, oh Chico " par là. On peut supposer qu'un jour, excédé, Chico a mis le ton et lui a dit : "Moi vivant, jamais ! ", puisque c'est cette année-là que Gabor quitte Chico et sort son premier album, "Gypsy '66", qui s'ouvre sur... "Yesterday".
La liste est longue, des reprises des Beatles par Szabo, on en trouve sur presque chaque album. Vous en voulez un exemple ? Voici, peut-être le meilleur : "Lucy in the sky with diamonds" tiré de l'album "More sorcery" (1967), le seul qui me manque (sob !).

Mais Szabo ne reprend pas que les Beatles, vous trouverez aussi des reprises de Donovan, des Doors, de Joni Mitchell, de Bobby Womack ("Breezin'" a été composé par Womack, pour Szabo), des Four Tops etc... et, bien sûr, des thèmes traditionnels hongrois, mais aussi des expériences de raga indien ou des adaptations de thèmes classiques. Bref, la variété au sens noble du terme.
Pour ceux qui voudraient découvrir, chez Szabo tout est bon sauf deux albums calamiteux : "Sympatico", avec Gary McFarland, sur lequel, malheureusement... ils chantent, et "The Wind, the Sky & Diamonds", avec un horrible groupe de chanteurs californiens qui rendent l'ensemble quasi inécoutable.
Pour ce qui est du meilleur, maintenant, je recommande particulièrement "High contrast" (1971) qui démarre sur "Breezin'", pour ensuite ne jamais atterrir, et vous laisser dans un état avancé d'euphorie. Attention, ne pas écouter avant d'aller dormir !
Une fois pris, impossible de s'en passer. Pas une semaine sans que j'écoute au moins un disque de Gabor Szabo, et c'est le seul artiste de mon immense collection dont je puisse dire cela !
Pour terminer, vous voudriez peut-être le voir jouer ? Voici une superbe video tirée de la télévision hongroise, qui donne un bon aperçu de sa technique :

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