dimanche 30 décembre 2007

Du côté de chez Swann

J'ai déjà parlé de ces petites phrases mélodiques qui vous restent en tête, que l'on trouve principalement chez Schumann. L'une de ces petites phrases est célèbre, bien que peu de gens la connaissent ! Il s'agit de la fameuse "petite phrase de la sonate de Vinteuil", chère aux amateurs de Proust car elle est l'un des leitmotive de "La recherche du temps perdu", roman on ne peut plus musical puisqu'on y parle de musique de bout en bout, et qui semble d'ailleurs composé comme un opéra de Wagner. Certes Vinteuil serait un assemblage de plusieurs compositeurs, mais il semble que Saint-Saëns en serait l'élément principal et que la petite phrase viendrait du mouvement lent de sa première sonate pour violon et piano (en écoute plus bas). Proust trouvait pourtant cette sonate médiocre, et il est vrai que l'on peut lui préférer la seconde sonate, le quatuor avec piano et les trios, mais les petites phrases ont un pouvoir d'attraction incommensurable : de vrais serpents à sonates ! (voir commentaire)
Pour terminer, j'ajouterai qu'il est dommage de snober Saint-Saëns, sa musique vaut mieux que l'image de veille barbe académique qu'il traine derrière lui ; rendez-lui visite, en commançant par la musique de chambre, vous ne serez pas déçus.

samedi 29 décembre 2007

J'me sens si bleu !

Entre deux réveillons, rien de tel qu'un peu de hard bop pour se remettre d'aplomb. Il me faut un trompettiste, qu'on aille me chercher un trompettiste ! Ah, mais celui-ci est tout bleu ! Il a plongé dans l'eau glacée, ou bien sa mère a frayé avec un schtroumph ? Allez, ça ira, va... c'est même parfait !
Qu'est-ce que Blue Mitchell a que les autres, Hubbard, Byrd ou Morgan n'ont pas ? Rien... à part peut-être un supplément d'âme dans les morceaux lents, les morceaux de fin de nuit, quand le canapé commence à se gondoler. Dans celui-ci, par exemple, Blue tuttoie les anges, les embrasse à pleine bouche et, comment dire... Blue touche !
Mona's mood (tiré de "The thing to do", 1964) :

vendredi 28 décembre 2007

La guitare qui rêvait d'être un hélicopter

Grâce à Quentin Tarrantino et à Pulp Fiction, tout le monde connait "Misirlou" par Dick Dale and the Deltones. Quant à moi, la première fois que je l'ai entendu, j'ai pensé à un groupe punk ayant abusé de la téquila et tentant de se reconvertir en mariachis. Je suis tombé sur le cul quand j'ai appris que cette musique était en fait de la surf music remontant à 1962 ! Eh oui, cette énergie existait déjà 15 ans avant les punks, elle existait même avant les Stones !
Dick Dale était alors appelé "The King of the surf guitar", et sa réputation était loin d'être surfaite dans le milieu des surfeurs ! En plus de décoller la pulpe du fond, la musique de Dick Dale incorpore des éléments de musique folklorique, hérités de sa mère libanaise et de son père polonais. En voici un exemple : "The Victor".

mardi 18 décembre 2007

Joyeux noël de la part de Schubert et Klimt

Certes, il ne s'agit pas à proprement parler d'un chant de noël, mais au moment de penser à un chant sacré, c'est Schubert qui m'est venu à l'esprit. J'aurais pu céder à la facilité et vous balancer une vidéo de Pavarotti occupé à l'Avé Maria. Tt, tt... j'ai dit pas de tube ! Alors j'ai choisi une petite merveille méconnue : "Tantum ergo" D962. Si je ne m'abuse, docteur, "tantum ergo sacramentum" doit signifier quelque chose comme "prend ta canadienne et va à Sacramento".

Joyeux noël de la part de Louis Armstrong

Quelle plus belle voix pour un chant de noël ? "Christmas night in Harlem"

Joyeux Noël de la part de Tom Waits

Voici un "chant de noël" politiquement incorrect : "Christmas card from a hooker"

samedi 15 décembre 2007

C'est en Messiaen qu'on devient Messie

La première fois que j'ai entendu une oeuvre d'Olivier Messiaen j'ai eu un choc. C'était la Turangalila-symphonie et, jusque là, je pensais que la musique contemporaine était ennuyeuse et intello. Au contraire, Messiaen est dans la lignée de Debussy, il fait de la musique sensuelle, une musique qui parait à la fois étrange et naturelle, comme si elle émanait de la nature elle-même, du cosmos et des étoiles. Sun Ra saura s'en souvenir, et il est probable qu'il ait croisé Messiaen quelque part aux abords de Jupiter.
La Turangalila-symphonie est une oeuvre pour orchestre et deux solistes : piano et ondes Martenot, un oscillateur électronique au son très reconnaissable qui vous donne l'impression de dériver dans l'espace. J'ai sélectionné deux extraits, le premier pour cette violente explosion de pure joie, et le second pour son aspect planant (et si Messiaen avait inventé le New Age avant tout le monde ?).

mardi 11 décembre 2007

Il faut le voir pour le croire

Entendre parler de Rahsaan Roland Kirk c'est une chose, écouter ses disques ne choque pas l'oreille, on a entendu plus bizarre, et de loin ! Mais le voir sur scène...
Non, vous ne rêvez pas, il joue bien de deux flûtes en même temps, une traversière par la bouche (c'est l'un des plus grands flûtistes de jazz, avec Yusef Lateef), et une flûte à bec par le nez ! Ne vous étonnez pas non plus de le voir distribuer du tabac à priser (ou du shit, pour ce que j'en sais) aux spectateurs. Rien de surprenant non plus s'il joue, vers la fin de cette vidéo, de trois saxophones à la fois, il est coutumier du fait. Quant à son allure de sorcier vaudou ou de shaman préhistorique, avec ses instruments bricolés qui semblent faits d'os, sa robe jusqu'aux pieds et son chapeau de trois mètres de haut en peau de Demis Roussos, on a vu pire comme extravagances, dans le rock par exemple.
Non, ce qui est vraiment, mais alors vraiment surprenant, c'est qu'il ait embauché Régis Laspalles comme percussionniste ! Encore que... non, c'est vrai, après tout : il est aveugle !

dimanche 9 décembre 2007

Leur nom est Amour...

... Et ça sonne un peu neuneu, non ? Pourtant ce groupe est tout sauf fleur bleue, certains morceaux annoncent même le punk. Soyons péremptoire : Love est le meilleur groupe de rock psychédélique américain, meilleur que les Doors, meilleur que Jefferson Airplane, infiniment meilleur que le Grateful Dead ! Leur musique a été qualifiée de rock baroque et c'est tout à fait ça. Pour commencer, c'est très varié, entre folk, rock'n'roll et garage. Le chanteur compositeur Arthur Lee est tourmenté, constamment sous acide et sa musique est profondément originale, tout en étant alternativement mélancolique et mélodique, puis très énergique.
En 1967 sort leur troisième album, "Forever changes", l'un des plus grands albums de rock de tous les temps. Les arrangements sont magnifiques et d'une extrème finesse, Lee et sa bande se sont même payé l'orchestre philarmonique de Los Angeles. Payé ? Euh... non justement, ils sont poursuivis par leurs créanciers. Il faut dire qu'aucun de leurs trois albums n'a eu de succès public ; seule la critique (et la postérité leur donnera raison) a adoré. L'acide n'aidant pas, le groupe n'est pas un modèle de stabilité. A l'époque de Forever changes, ils vivent dans la maison de Bela Lugosi à Hollywood et sont sous l'influence du LSD. Le groupe éclate après que le guitariste Bryan MacLean ait survécu à une overdose et que deux autres membres aient été emprisonnés suite à des rapines dans des magasins de beignets, camés jusqu'aux yeux.
En écoute : "The red telephone", tiré de "Forever changes" que tout amateur de rock se doit d'avoir dans sa discographie.

samedi 8 décembre 2007

Si tu vas à Rio, n'oublie pas d'emmener ton saxo

Cette video est une petite merveille : en plus d'entendre "Jive samba", l'un des tubes de Cannonball Adderley, présenté comme n'ayant pas encore de nom et appelé "Bossa nova nemo", on a le droit, après quelques considérations sur la musique populaire, à une présentation du sextet par Cannonball. Et par dessus tout, Yusef Lateef en solo à la flûte... un régal !

mardi 4 décembre 2007

Mingus au piano

Mingus a commencé avec Art Tatum et celui-ci lui a tout appris de son jeu de piano. Certes, on a toujours un a priori quand un musicien change d'instrument, surtout lorsque cet instrument fait partie de la rythmique : passer du saxophone ténor au saxophone soprano est légitime mais passer de la contrebasse au piano est suspect.
Mais Mingus n'est pas n'importe qui : pour commencer, c'est l'un des plus grands compositeurs du jazz moderne, et tous les compositeurs composent au piano. De plus, sans avoir la virtuosité de Tatum, il a un style très original et suffisamment de technique pour être capable d'enregistrer tout un album en solo, sans rythmique. De tout façon, qui aurait fait la basse ?
Pour preuve de l'intéret que peut avoir ce disque, voici un morceau au titre étrange : "She's Just Miss Popular hybrid" :


lundi 3 décembre 2007

L'oeil du zombie

Il existe un groupe des années 60 qui tient la comparaison avec les Beatles et les Beach Boys pour leurs mélodies. Ce groupe est malheureusement resté relativement méconnu : il s'agit des Zombies. D'eux il ne reste qu'un grand hit : "She's not there", repris notamment par Santana, et surtout une pure merveille, l'un des plus beaux disques de pop de tous les temps : "Odessey and oracle", paru en 1968 et passé inaperçu à l'époque.
Tout, sur ce disque est magnifique, choisir un extrait est un crève-coeur. Après avoir changé d'avis trois fois, je vous propose "Hung up on a dream" :
Au moment où cette merveille sort, le groupe a déjà explosé. Le guitariste Rod Argent et le chanteur Colin Bluntstone poursuivent chacun leur carrière de leur côté. Le groupe Argent se tourne vers un rock moins mélodique, plus hard, alors que Bluntstone continue dans la veine des Zombies. Argent offre peu d'intéret mais les deux premiers album de Colin Bluntstone, "One year" et "Ennismore" sont tous les deux de purs chefs-d'oeuvre.
La voix de Bluntstone est magnifique et les superbes arrangements font intervenir un quatuor à cordes. Ces deux albums sont presque du niveau de ceux de Nick Drake ! Presque ? Oui, quand même, il ne faut pas exagérer, le style est daté, alors que Nick Drake est intemporel.

Do you want some more ? " I want some more", tiré de "Ennismore" (1971) :

vendredi 30 novembre 2007

Difficile, ça l'est. Si !

Pourquoi y a-t-il si peu de saxophonistes soprano ? Quelques éléments de réponse par Steve Lacy, le grand maître de l'instrument :

mercredi 28 novembre 2007

Chanson perpétuelle

Ernest Chausson est le roi de l'élégie. Autant dire que sa musique est rien moins que gaie. Elle est magnifique mais elle rendrait neurasthénique une armée de clowns ayant respiré du gaz hilarant. Pourtant Chausson est un joyeux luron : en plus de composer de la musique triste, il a monté un numéro comique avec ses amis Gérard Escarpin et Emile Mule, constitué de cascades à vélo, en tutu avec une banane dans chaque oreille (pour entendre la savane en stéréo). Ces facéties lui seront fatales puisqu'il décèdera d'un accident de vélo à 44 ans... C'est balot !
Trève de plaisanteries, sortez vos mouchoirs et écoutez-moi cette "Chanson perpétuelle", mise en musique d'un superbe poème de Charles Cros dont voici le texte :


Bois frissonnants, ciel étoilé
Mon bien-aimé s'en est allé
Emportant mon cœur désolé.
Vents, que vos plaintives rumeurs,
Que vos chants, rossignols charmeurs,
Aillent lui dire que je meurs.
Le premier soir qu'il vint ici,
Mon âme fut à sa merci;
De fierté je n'eus plus souci.
Mes regards étaient pleins d'aveux.
Il me prit dans ses bras nerveux
Et me baisa près des cheveux.
J'en eus un grand frémissement.
Et puis je ne sais plus comment
Il est devenu mon amant.
Je lui disais: "Tu m'aimeras
Aussi longtemps que tu pourras."
Je ne dormais bien qu'en ses bras.
Mais lui, sentant son cœur éteint,
S'en est allé l'autre matin
Sans moi, dans un pays lointain.
Puisque je n'ai plus mon ami,
Je mourrai dans l'étang, parmi
Les fleurs sous le flot endormi.
Sur le bord arrivée, au vent
Je dirai son nom, en rêvant
Que là je l'attendis souvent.
Et comme en un linceul doré,
Dans mes cheveux défaits, au gré
Du vent je m'abandonnerai.
Les bonheurs passés verseront
Leur douce lueur sur mon front,
Et les joncs verts m'enlaceront.
Et mon sein croira, frémissant
Sous l'enlacement caressant,
Subir l'étreinte de l'absent.

C'est beau non ? Une chose est sûre, Cros et Chausson font la paire !

dimanche 25 novembre 2007

Enjoy McCoy

En 1972, cinq ans après la mort de Coltrane, McCoy Tyner lui consacre un disque solo, "Echoes of a friend", qui est une pure merveille. L'un des plus beaux albums de piano solo que je connaisse. La musique est d'une densité incroyable : des basses profondes et enveloppantes, entourées d'arabesques cristallines. C'est un torrent, que dis-je ! un fleuve, une cataracte ! Cette musique n'est pas raisonnable, elle charrie bien trop d'émotion pour que je puisse garder mon calme ! Surtout n'écoutez pas ce disque avant de vous coucher : c'est nuit blanche assurée.
A condition de ne pas avoir la sensibilité d'un tatou atrophié, tous les morceaux sont susceptibles de vous mettre les nerfs en pelote, à commencer par le premier, que voici : Naima.

samedi 24 novembre 2007

Qui veut de l'émotion, Laura

Voilà une video pour fondre de plaisir : Errol Garner jouant Laura, dans son style surchargé d'arabesques, de trilles et d'arpèges, si personnel et unique en son genre.

Un inconnu vous offre un quatuor...

Cet inconnu c'est Alexis de Castillon. Difficile de trouver moins célèbre que cet élève de César Franck ! Il est mort de maladie à 35 ans et on trouve très peu de ses oeuvres enregistrées. Que quelqu'un s'y mette nom d'une pipe ! Un anglais, un japonais même, puisque les français s'en foutent ! La seule oeuvre que je connaisse de lui est ce magnifique quatuor pour piano en sol mineur opus 7, très inspiré de celui de Schumann dont j'ai déjà mis le mouvement lent en écoute. Depuis que je l'ai entendu à la radio je n'ai eu de cesse que de le trouver en disque, et ça n'a pas été facile. La version que j'avais entendue étais introuvable en CD ; heureusement, Virgin a sorti en 2005 un double CD "French piano quartets" par le quatuor Kandinsky, où il se trouve en bonne compagnie (Saint-Saëns, Chausson, Lekeu).
Voici, pour comparer à celui de Schumann, le mouvement lent de ce sublime quatuor :
Impossible de le retrouver, j'en suis désolé. Voici un tout aussi rare concerto pour piano, pour remplacer :

mercredi 21 novembre 2007

Frank pêche la tortue

En 1970, les Turtles se séparent et Frank Zappa engage Mark Volman et Howard Keylan dans ses Mothers of Invention. Pas besoin d'auditionner, il les connait déjà : les Turtles et les Mothers étaient potes. Pourtant... il y a autant de différences entre les Turtles (groupe de surf music ayant plusieurs hits à leur actif, dont le fameux "Happy together") et les Mothers (expérimentation à tout crin, pas de succès en radio) qu'entre :
- Francis Cabrel et Philippe Katerine
- Glenn Miller et Ornette Coleman
- Alexandre Jardin et James Joyce
- la poire et le fromage
- la saison des pluies et le quatorze juillet
Volman et Keylan sont de vrais showmen, comme Zappa les aime. Ils se produiront sous le nom de "The Phlorescent Leech & Eddie", transformé ensuite en "Flo & Eddie" et sortiront 7 albums sous ce nom. Je ne connais que le premier : "The Phlorescent Leech & Eddie" et je le recommande chaudement. Si vous aimez à la fois les Turtles et leurs bijoux pop (impossible de ne pas aimer !) , et Frank Zappa, ce disque est pour vous : c'est à la fois accessible et intelligent, et en plus, les musiciens sont excellents (une partie d'entre-eux a déjà joué avec Zappa, comme par exemple le batteur Aynsley Dunbar, ou le pianiste Don Preston).
En voici un extrait : "I've been born again"

Une vie toute droite

Freddie Hubbard jouant "Straight life", l'un des ses meilleurs morceaux, en 1975. C'est aussi l'occasion de voir jouer le fabuleux percussionniste Airto Moreira :

dimanche 18 novembre 2007

Quand vous en avez marre qu'on vous les breeze :

Gabor Szabo jouant "Breezin'", quelle merveille !
Comment ? C'est pas du jazz ?
On s'en pète les cacahuètes, c'est szi beau !

Sonate à creuser

Janacek occupe dans la musique tchèque à peu près la même position que Charles Yves dans la musique américaine, on leur a préféré dans leur pays un compositeur pompeux glorifiant la nation : Copland pour Yves et Smetana pour Janacek.
Janacek est Le génie de la musique tchèque, bien plus original que Dvorak dont il est le cadet d'une quinzaine d'années. En fait, il doit même être considéré comme un des grands de la musique du vingtième siècle, bien qu'il soit né en 1854 ; en effet, sa pleine période créatrice se situe vers la fin de sa vie, sa musique étant alors d'avant-garde mais d'une façon autre que celle de l'école dodécaphoniste. C'est surtout dans l'opéra qu'il a innové, en développant un chant très proche du langage parlé, tout en restant très mélodique. Son opéra "La petite renarde rusée" est une merveille de glorification de la nature, pleine de naïveté panthéiste ; une musique qui ne ressemble à aucune autre et qui vous reste longtemps en tête.
C'est par ses deux quatuors, "Sonate à Kreutzer" (d'après Tolstoï) et "Lettres intimes", que j'ai découvert Janacek et, dès lors, je ne l'ai plus quitté. Il a fini par prendre pour moi autant d'importance que Debussy.
Voici le premier mouvement du quatuor "Sonate à Kreutzer", une musique étrange, sensuelle, tantôt douce, tantôt brutale, dépourvue de toute pose intellectuelle, à l'image de la littérature tchèque :

samedi 17 novembre 2007

L'autre John C

L'été 1968, après deux albums essentiels du rock expérimental, "The Velvet Underground & Nico" et "White light/White heat", Lou Reed vire John Cale du groupe qu'ils avaient pourtant créé tous les deux.
Cale était responsable des éléments les plus expérimentaux de ces deux albums, notamment du fameux violon de "Venus in furs", l'un des plus fabuleux morceaux de l'histoire du rock. Il faut dire qu'il a travaillé avec LaMonte Young dans son Dream Syndicate où il a notamment cotoyé Tony Conrad. Pourtant, il faudra attendre son deuxième album pour retrouver cette veine ; entre temps, il aura sorti un bijou pop : "Vintage violence" que je recommande chaudement, c'est un pur chef d'oeuvre, bien plus intéressant que ce que le Velvet a enregistré après son départ.
Pour revenir à ce deuxième album, "Church of Anthrax", il s'agit d'une oeuvre commune avec le compositeur minimaliste Terry Riley, à dominante trippante et essentiellement instrumentale. Les deux premiers morceaux sont aussi fabuleux l'un que l'autre et j'ai un mal fou à choisir lequel je mets en écoute. Pile: "Church of Anthrax", face : "The Hall of Mirrors in the Palace at Versailles"... Pile !

mercredi 14 novembre 2007

Savez-vous vraiment qui est le patron ?

Il existe un malentendu en France à propos de Bruce Springsteen. Beaucoup l'ont découvert à la sortie de "Born in the U.S.A." et, ne connaissant que peu l'anglais, l'ont prise pour une chanson patriotique. En fait, cette chanson n'est pas aussi évidente qu'elle en a l'air, elle est difficile à chanter et les paroles ne sont pas simples. Elle commence par : "Né dans une ville paumée, j'ai reçu mon premier coup quand j'ai touché le sol. On finit comme un chien trop battu, passant la moitié de sa vie à s'en remettre". Elle évoque ensuite la guerre du Vietnam et ses conséquences sociales, et se termine par : "Près des torchères de la raffinerie, ça fait 10 ans que je m'use sur la route. Nulle part où s'enfuir, nulle part où aller... Je suis né aux Etats-Unis."
J'ai, moi aussi, découvert The Boss avec cette chanson et l'album du même nom, puis je suis remonté à la source. En fait, "Born in the U.S.A." était le dernier de ses très bons albums : les disques suivants sont décevants (excepté "The Rising", composé après le 11 septembre).
Springsteen est un artiste rare, combinant l'énergie des Stones avec des textes à la Dylan. Il est constamment excessif : il est capable de composer un disque avec une guitare sèche et un harmonica ("Nebraska"), complètement épuré, voire aride, aux textes magnifiques, ceci après un double album ("The River"), sur lequel il enchaîne cinq rocks, cinq ballades, cinq rocks... Ses concerts durent jusqu'à 3 heures et demie, aussi, lorsqu'il sort son premier live, c'est un triple album et on en a pour son argent !
Le succès est arrivé avec son troisième album : "Born to run" en 1975, mais pour moi, les meilleurs albums sont les deux premiers, parfaitement équilibrés entre rocks et ballades, plus festifs qu' héroïques dans les rocks, plus légers dans les ballades.
Voici un extrait du deuxième album, "The wild, the innocent & the E Street shuffle", une de ses plus belles ballades, intitulée "New-York City serenade" :

lundi 12 novembre 2007

Black is beautiful

Le jazz est la musique des noirs américains et, depuis le début, il a été récupéré et dénaturé par les blancs. Le but : faire du fric en adaptant cette musique si étrange aux gouts du public blanc, nourri de musique européenne et mal à l'aise avec les rythmes venus de l'Afrique. Evidemment, il ne s'agit pas de mettre tous les musiciens blancs dans le même panier, pour la plupart, ils le faisaient essentiellement par admiration pour la musique noire. Mais rapidement, les organisateurs de concerts, puis les producteurs de disques, ont amplifié le phénomène dans un but plus lucratif qu'artistique. Aux temps du swing, la plupart des orchestres blancs à succès jouaient un jazz très encadré, laissant peu de place à l'improvisation et à l'invention ; plus tard, en enlevant au bebop son côté tragique, pour ne pas dire destroy, le cool jazz et le west-coast jazz ont aussi eu beaucoup de succès auprès du public blanc ; Dave Brubeck et Chet Baker faisaient plus d'audience que Charlie Parker et Miles Davis ! Et la critique, essentiellement blanche aussi... suivait le mouvement. Un courant du jazz a échappé au phénomène : le free. Evidemment ! Comment voulez-vous faire du fric avec une musique sans codes : impossible de dénaturer le free !
De tous temps les musiciens noirs ont protesté et milité contre cette récupération, à commencer par Duke Ellington, puis Miles Davis, et surtout Charlie Mingus. Mais c'est au moment de l'explosion du free que cette protestation s'est radicalisée, avec des théoriciens comme Leroi Jones et des musiciens tels que Cecil Taylor, Ornette Coleman et Archie Shepp, celui-ci déclarant alors : "Nous ne sommes pas de jeunes gens en colère, nous sommes enragés !"
Je n'ai pas encore eu l'occasion de parler d'Archie Shepp, ce musicien qui aurait pu devenir un géant du jazz et qui a cessé de faire de la musique intéressante dans les années 80, se recyclant dans un revival désespérément mainstream. Dans les années 60 et 70 c'était un artiste ayant une conscience politique exacerbée, incorporant des poèmes pour Malcom X à ses compositions, et jouant totalement free. Je ne dis pas que politiquement il ait changé, mais en tout cas il semble avoir compris qu'on ne s'enrichit pas en jouant du free toute sa vie.
Pour vous donner une idée de ce qu'il jouait en 1965, voici une version très inhabituelle et destructrice de "The girl from Ipanema", en plein boom de la Bossa-Nova, cette autre musique pour les blancs qui déferlait alors sur le monde et remplissait les tiroirs-caisses des grandes compagnies de disques :

dimanche 11 novembre 2007

Le camarade Chostakovitch brouille l'écoute

Dmitri Chostakovitch est principalement connu du grand public pour une musiquette intitulée "Jazz suite", qui n'a de jazz que le nom et qui a servi pour une publicité ; affligeant, non ?
Qu'a-t-il fait d'autre ? La critique musicale considère qu'il y a deux aspects de l'oeuvre de Chostakovitch : les oeuvres personnelles et secrètes et les oeuvres de commande pour le parti communiste. Il faut dire que, contrairement à Stravinsky par exemple, il a choisi de rester en U.R.S.S. et a donc du composer avec le pouvoir (ses relations avec Staline sont très tendues) afin d'éviter d'être traîté comme un artiste "dégénéré".
Ses oeuvres personnelles (je veux dire sans contrainte) sont très sombres, à la limite du sinistre. Je leur préfère les oeuvres de commande qui, bien que décriées, me semblent plus intéressantes car elles offrent deux niveaux d'écoute. Prenons, par exemple la cinquième symphonie, elle est censée glorifier le communisme mais elle incorpore des éléments ironiques et grinçants qui détournent sans arrêt la musique de son but initial, tout en laissant à Staline l'impression que le cahier des charges est rempli.
Dans le premier mouvement, après un passage très violent, on entend monter le chant émouvant d'une petite flûte qui, pour moi, est le symbole de l'individu oppressé par le système ; on peut l'entendre dans ce premier extrait, vers 11'35 :

Le mouvement final, qui est supposé être une marche triomphale, est en fait un sommet d'hypocrisie, heureusement passé lui aussi inaperçu : il faut être débile mental, ou... chef de l'état, pour croire que cette musique glorifie le communisme.
Ecoutez la fin de la symphonie :

samedi 10 novembre 2007

Mon truc préféré

Encore une petite merveille : Coltrane jouant "My favorite thing", sa marque de fabrique, un standard dont le compositeur n'a aucune importance : Trane l'a tellement joué et réinventé qu'il se l'est complètement approprié. Ici, cerise sur le gâteau, le quartet est augmenté d'Eric Dolphy à la flûte. C'est à Baden Baden en 1961 1961 et c'est géant géant !

jeudi 8 novembre 2007

Symphonie en Ruth

Cette vidéo de Zappa a le mérite de nous montrer la percussionniste Ruth Underwood en action. Ruth fut l'une des pierres de touche de la musique du Zappa deuxième période ; période où il privilégie les qualités musicales de ses "Mothers of Invention" sur leurs qualités scéniques. Le groupe formé par Zappa à cette époque (à partir de 1970) est tout simplement époustouflant de maîtrise, ce qui permet à Frank de se montrer si détendu : regardez comme il sourit en jouant le morceau "Stink foot" (pied qui pue).

mercredi 7 novembre 2007

Cecil retourner maison

Inspiré par Monk, mais encore plus percussif avec le piano (limite maltraitance d' instrument !), voici Cecil Taylor, sur une autre planète que la nôtre, et même peut-être un autre espace-temps ; accrochez-vous, attention aux trous d'air, ça secoue !

Encore du Schubert... C'est plein de vitamines !

Finalement, j'ai trouvé sur You tube le fameux mouvement lent du quintette en ut. Malheureusement il est coupé en deux, mais pas n'importe comment quand même :

mardi 6 novembre 2007

Il fait chier ton Schubert !


C'est Depardieu qui crie ça à son fils dans "Trop belle pour toi" de Bertrand Blier. C'est un gag à répétition : il découvre Schubert au début parce que son fils en écoute, cette musique le chamboule et, petit à petit, il devient accro :
- "Tu veux du Schubert ?"
- "T'en as ?"
Moi aussi je suis accro à Schubert et je l'ai justement découvert par l'intermédiaire des musiques de films. Dans "Barry Lindon" de Kubrick on peut entendre des extraits du trio n°2 et, le plus beau : le mouvement lent du quintette en ut dans "Nocturne indien" d'Alain Corneau, un moment de grâce dans un film par ailleurs superbe de bout en bout. Ce quintette est le sommet de la musique de chambre, à égalité avec le Quatorzième quatuor de Beethoven ; malheureusement le mouvement lent est un peu long pour être écouté ici, et je me refuse à le couper, alors je me rabats sur quelque chose de plus court (et plus léger) : "Mélodie hongroise" D817, une mélodie qui a aussi été utilisée dans plusieurs films.

samedi 3 novembre 2007

Qui ne chante pas dans son bain ?

Que diriez-vous de retrouver Tom Waits chantant "Innocent when you dream" sur scène...debout dans une baignoire ?

Une petite remarque : cette chanson se retrouve dans le magnifique film "Smoke", ce qui le rend encore plus magnifique.

Monkstrueux !

Monk jouant "Epistrophy" au Danemark en 1966, un vrai spectacle à lui tout seul ! Observez son regard hagard, par moment il a l'air en transe. Et il sue... c'est qu'il fait chaud au Danemark ! J'adore aussi voir ses grosses paluches pleines de bagouzes s'écraser sur le piano ; tous les pianistes en herbe devraient apprendre à jouer comme ça, ils auraient tout de suite l'air moins guindés !

Mer calme et heureux voyage

La musique française de la fin du dix-neuvième et du début du vingtième siècle est très riche et malheureusement méconnue... en France, où on ne jure que par la musique allemande. Heureusement les anglais sont là pour sauver notre musique de l'oubli !
Autour de Fauré et Saint-Saëns, il existe une foule de compositeurs très intéressants ; autour de Debussy et Ravel aussi.
C'est le cas de Jean Cras (moi je dis Jean Cra, je me refuse à dire j'encrasse !). Jean Cras est né à Brest, et on trouve un monument à sa mémoire au bout du Cours d'Ajot. Contrairement à Albert Roussel, il n'a jamais abandonné son métier de marin et a même fini contre-amiral, major du port de Brest. Nul doute que s'il s'était consacré uniquement à la musique et installé à Paris, il serait devenu l'un des compositeurs français les plus renommés. Sa musique est de très haute tenue, proche de celles de Debussy et Ravel. Quant à moi, j'en suis profondément amoureux, et triste qu'elle ne soit pas plus jouée et reconnue.
L'extrait que j'ai choisi est le premier mouvement du trio de 1926, il m'évoque une mer d'huile, un matin d'été au lever du soleil. Tendez l'oreille, vous entendrez le violoncelle qui imite le moteur d'un bateau. Humez cette odeur, c'est le petit goémon qui sèche sur la dune.

vendredi 2 novembre 2007

L'espadon qui jouait du trombone

Tom Waits et Bruce Springsteen ont commencé au même moment, leurs premiers disques datent de 1973. Tous les deux sont des songwriters avec en plus une grande qualité : pour Bruce, l'énergie et pour Tom, l'inventivité. Springsteen est devenu l'icône du rock que l'on sait. Tom Waits est devenu... un génie !
Je reparlerais de Bruce plus tard, et surtout des fausses idées que l'on se fait de lui en France, but Tom doesn't wait. J'ai découvert Tom Waits avec l'album "Swordfishtrombones" en 1983, soit un an avant "Born in the USA" de Springsteen, et on peut dire que dix ans après leurs premiers disques, l'écart entre les deux artistes est devenu énorme. Après des débuts comme crooner un peu destroy, Tom Waits a carrément basculé dans l'underground, et c'est d'ailleurs le titre du premier morceau du disque. Tout cet album parait déglingué, à commencer par la pochette, et le nom qui me semble intraduisible (Google propose "espadon du trombone" en mot à mot, si quelqu'un peut éclairer ma lanterne , je suis preneur). L'ensemble baigne dans une ambiance de bric à brac de bruitages, de blues, de musique de bastringue ou de cirque, et semble contenir le monde entier, comme une symphonie de Mahler. A l'écouter attentivement, on se dit que, si manifestement beaucoup de fées se sont penchées sur le berceau du petit Tom, au moins l'une d'entre elles était bourrée, une autre camée jusqu'aux yeux et une troisième schizophrène. Quant à la voix de Tom, il l'a modelée jusqu'à l'extrème et lui fait subir ce que Coltrane faisait subir à son saxo : voix rauque, voix de velours, voix de fausset, c'est un instrument à part entière.
Choisir un morceau c'est trahir l'esprit de l'album, mais puisqu'il le faut, autant choisir "Swordfishtrombone" :

jeudi 1 novembre 2007

The Allman Brothers Band Live at Filmore East

J'envie ceux qui ne connaissent pas cet album et vont l'écouter pour la première fois : c'est l'un des plus grands live de l'histoire du rock par l'un des plus grands groupes de l'histoire du rock. Depuis que je le connais je n'est pas cessé de l'écouter et je ne m'en lasse jamais.
Comme son nom l'indique, le groupe des frères Allman est constitué entre autres... des frères Allman, enfin au moins jusqu'au 29 octobre 1971, date à laquelle Duane Allman meurt dans un accident de moto ; ensuite, le groupe gardera son nom mais ne comportera plus que l'un des frères : Greg.
Duane Allman est l'un des plus grands guitaristes de rock ayant jamais existé ; il ne peut se comparer qu'à Hendrix et au Clapton de la période Cream ; sa mort est une immense perte pour le rock. Son frère Greg est organiste et chanteur, et un sacré musicien lui aussi.
C'est en live que le groupe donne toute sa mesure, n'hésitant pas à étirer leurs morceaux jusqu'à plus de 20 minutes et à les truffer d'improvisations en trio : Duane, Greg et Dickey Betts (le deuxième guitariste) se renvoyant sans cesse la balle, toujours inventifs, très proches de l'impro jazz.
Le morceau que je mets en écoute est tout simplement mon morceau de rock préféré, le premier qui me viendrait à l'esprit, sans réfléchir : "In memory of Elizabeth Reed". Malgré ses 13 minutes, il me parait toujours trop court !

Ballades à la colle Trane

Longtemps les amateurs de Trane ont méprisé cet album. Pensez donc : Coltrane sans bruit ni fureur, facile à écouter, pourquoi pas du Stan getz tant qu'on y est ! Eh bien justement, Trane a avoué s'être inspiré de "The sound", mais cet album, s'il est paisible, n'en est pas pour autant détendu ; ces ballades sont déchirantes et touchent au sublime : c'est le vrai Coltrane tout entier et non une simple parenthèse commerciale.
Certes, commencer à écouter Coltrane par cet album c'est s'exposer à bien des surprises si l'on veut aller plus loin, mais ce n'est pas une si mauvaise idée ; poursuivez avec "Crescent" où vous trouverez aussi quelques ballades, embrayez sur "Africa/Brass" et sur "Olé" et voilà, vous êtes pris ! Cela vaut mieux, en tout cas, que de commencer par "A love supreme" qui est considéré, à tort à mon avis, comme le sommet de l'oeuvre coltranien et dont le mysticisme peut sembler un peu rébarbatif de prime abord.
Voici "Nancy (with the laughing face)", écoutez et fondez :

lundi 22 octobre 2007

Bornes kilométriques


J'ai déjà beaucoup dégoisé sur Miles Davis dans ce blog, et pas toujours pour en dire du bien. Il faut dire que, si je suis en adoration devant certains de ses albums (en gros, ceux de la période 1949-1969), je déteste au moins autant les suivants.
Pour moi "Kind of blue"(1959) est l'un des sommets absolus du jazz, pourtant, bien qu'il fasse partie de mes premiers achats, j'ai mis beaucoup de temps à l'apprécier : c'est un chef d'oeuvre qui n'est parfaitement reconnu comme tel qu'après l'édification d'une base de culture jazz ; bref, il n'est pas accessible immédiatement.
Je recommande donc à ceux qui veulent s'initier au jazz avec Miles Davis de commencer par l'album "Milestones"(1958) ; ils y découvriront un morceau historique, celui qui donne son titre à l'album et dont le nom fut prémonitoire puisqu'il constitue effectivement une borne : un point de départ du jazz modal qui atteindra ensuite les sommets avec "Kind of blue" ainsi qu'avec les albums de Coltrane (Trane est d'ailleurs présent sur cet album, avec Cannonball Adderley à l'alto). Les autres morceaux de l'album sont de facture plus classique : des blues, donc très accessibles.
Milestones :

samedi 20 octobre 2007

La frite ! A l'huile d'A. Rashied

En ce moment les grands noms du jazz tombent comme des mouches ; il est urgent d'aller les voir en concert dès qu'on en a l'occasion. L'avantage des artistes de free jazz sur les artistes mainstream, c'est qu'ils jouent sans règle depuis tellement longtemps qu'ils arrivent toujours à nous surprendre ; alors que le mainstream ronronne et, ne pouvant se renouveler en profondeur, ne cesse de revenir en arrière. Ecoutez, par exemple, des grands comme Herbie Hancock, Wayne Shorter ou Keith Jarrett et comparez à ce qu'ils jouaient 40 ans plus tôt : dans le meilleur des cas c'est la même chose, dans le pire des cas c'est moins bien !
Il faut croire, par contre, que le free conserve. Je viens de voir en concert Rashied Ali (72 ans), Charles Gayle (68 ans) et William Parker ( un jeunot à côté des autres : 55 ans) : ils ont toujours une patate d'enfer et sont toujours aussi radicaux qu'à leurs débuts.
Ils ont joué une musique sans concession, pratiquement improvisée de bout en bout (un seul thème reconnaissable : Giant Steps de Coltrane), et ceci sans une trace de pose ou d'intellectualisme : les tripes étaient de sortie, un set "guts and soul" à la Albert Ayler, avec beaucoup de ferveur, de joie et de complicité.
Rashied Ali est le dernier batteur de Coltrane, et on peut dire que c'est son arrivée dans le groupe qui a permis à Trane de basculer définitivement dans le free. Charles Gayle a joué avec Cecil Taylor, et ce qui marque chez lui c'est le contraste entre son attitude détachée, humble et zen, et la fureur de son jeu. Quant à William Parker, on lui doit les moments les plus poétiques et intenses du concert, grâce notamment à son très subtil et original jeu d'archet.
J'aurais bien mis en écoute un morceau du fabuleux "New directions in modern music" de Rahied Ali (1973), le premier en leader après avoir joué en sideman pour Alice Coltrane, mais ce magnifique album ne comporte que deux morceaux d'une vingtaine de minutes chacun ; alors je me rabats sur un enregistrement du trio Ali, Gayle, Parker en hommage à Coltrane : "Touchin' on Trane" en 1991. Voici donc "Part E" tiré de cet album, qui est, de plus, beaucoup plus accessible que ce que je viens d'entendre en concert :

jeudi 18 octobre 2007

Many Rivers to cross


Sam Rivers fait partie d'un groupe d'artistes qui se restreint à vue d'oeil : celui des légendes octogénaires du jazz ! Il est né en 1923, a joué avec Billie Holiday, avec Dizzie Gillespie, avec Miles Davis, avec Cecil Taylor ! Le moins que l'on puisse dire c'est qu'il a bien traversé l'histoire du jazz.
Avant tout, Sam Rivers est un artiste d'avant-garde. Il est assez rapidement passé du hard bop le plus aventureux au free.
On lui doit notamment l'un des rares disques de libre improvisation collective en grand ensemble, 14 ans après "Free jazz" d'Ornette Coleman et 9 ans après "Ascension" de Coltrane : "Crystals" en 1974. Comme les deux autres, c'est un chef d'oeuvre et, comme des trois c'est le plus accessible, l'un pouvant mener à l'autre, je ne résiste pas à l'envie d'en faire écouter un morceau : "Bursts".

Malheureusement, le lien n'est plus valide et je ne trouve pas d'extrait de cet album. Voici un autre très beau morceau, "Involution", tiré de l'album "Dimensions & Extensions" de 1967 :

lundi 15 octobre 2007

Impressions soleil levant


En 1960, à l'issue d'une jam session, Coltrane demande à Wes Montgomery de se joindre à son quartet. Bien qu'appréciant beaucoup la musique de Trane, Wes refuse, il vient de se lancer dans une carrière solo et le succès arrive rapidement ; il n'est pas question pour lui de se contenter d'une place de sideman, alors qu'il a huit bouches à nourrir et qu'il travaille comme soudeur pendant la journée. Le calcul s'avère payant, il enregistrera en leader et ira de succès en succès au cours des années 60, à un rythme effréné, ce qui causera probablement sa mort, d'épuisement, en 1968.
Entre temps, il sera devenu une idole pour les jeunes guitaristes, une référence, lui l'autodidacte, qui avait couru s'acheter une guitare après avoir entendu jouer Charlie Christian, et dont le jeu si particulier avec le pouce lui a été quasiment imposé par sa femme afin qu'il évite de réveiller les gosses en s'entraînant. Même dans ses enregistrements les plus commerciaux il est fabuleux et il serait dommage de gacher son plaisir en le snobant.
Quant à son contact avec Coltrane, il en reste au moins un chef d'oeuvre : sa version de "Impressions" que je peux écouter en boucle pendant un temps infini. Régalez-vous :

samedi 13 octobre 2007

Laissez-vous pousser le Book


Booker Teleferro Ervin est ce saxophoniste au son si personnel, passionné et lyrique que l'on entend sur quelques-uns des meilleurs albums de Mingus, dont "Ah Um".
Dans les années 60 il a enregistré une vingtaine d'albums, tous magnifiques, dont une série aux titres inspirés de son prénom : "The Freedom Book", "The Blues Book", "The Song Book", "The Space Book"... "Sahpul Book".
Booker Ervin est malheureusement mort en 1970 à 39 ans d'une maladie des reins.
S'il est un saxophoniste qui est l'incarnation du blues, c'est bien lui ; en voici un superbe exemple : "Speak Low". Prenez le téléférique et laissez-vous guider vers les sommets !

mercredi 10 octobre 2007

Mea Culpa


J'ai mis beaucoup de temps à apprécier Herbie Hancock et la raison en est très simple. En 1983, Hancock casse la baraque avec un morceau intitulé "Rock it" et c'est la première fois qu'un artiste de jazz fait un hit qui passe sur MTV. J'étais en pleine adolescence et ne connaissais rien au jazz ; me voilà donc persuadé que c'est ça le jazz : cette méga daube vomitive ! Heureusement, cela ne m'a pas empêché de découvrir le jazz par la suite, mais par contre je suis resté persuadé que Herbie Hancock, que l'on décrivait comme une grande star du jazz, n'était rien d'autre qu'un gros nul. Cette idée était tellement ancrée dans mon esprit que j'ai même fait l'impasse pendant une quinzaine d'années sur le deuxième quintet de Miles Davis, uniquement parce que Hancock en faisait partie.
Enfin, un jour j'ai décidé d'aller contre mon préjugé et d'écouter "Nefertiti" de Davis. Quelle claque ! Non seulement cette musique était géniale, mais en plus je découvrais que Hancock (et aussi Wayne Shorter) en avait composé une grande partie. Ces disques de Miles sont maintenant mes préférés.
Etape suivante : les disques solos de Herbie Hancock de la même époque. Re claque ! Une boite à bijoux remplie de perles telles que "Takin' off" (le premier), "Inventions and dimensions", "My point of view", "Empyrean Isles" et Le grand chef d'oeuvre : "Maiden voyage". Voilà pour les années 60 : du hard bop progressif de rêve ! Dans la suite de sa discographie, je garde encore les fabuleux albums de jazz-funk, avec une préférence pour "Fat Albert Rotunda" (le premier, en 1969) et je jette tout le reste, étant donné que ce qui m'avait paru nul dans les années 80 ne me plait pas plus maintenant.
Moralité : il faut combattre ses préjugés, et tous ceux qui connaissent les premiers albums de Kool and the Gang (oui, oui, vous avez bien lu !) me comprennent.
En écoute : "Cantaloupe Island", tiré de "Empyrean Isles" (1964) avec Freddie Hubbard, Ron Carter et Tony Williams :

lundi 8 octobre 2007

Les quatre éléments

Selon moi, la musique est composée de quatre éléments : le cerveau (brain), les tripes (guts), le coeur (heart) et l'âme (soul). Aucun de ces éléments ne peut constituer seul une musique intéressante. Le cerveau seul : la musique de l'IRCAM (Boulez & co), chiant ! Les tripes seules : du punk hardcore sans invention, fatigant pour les oreilles. Le coeur seul : toutes les pires daubes, du genre adagios de musique classique à la flûte de pan. L'âme seule : le chant grégorien, bon... y'en a qui aiment !
En jazz, il existe un génie qui a su équilibrer à la perfection les quatre éléments : John Coltrane. Enlevez le cerveau : vous avez Pharoah Sanders et c'est encore excellent ; enlevez encore l'âme et vous avez Gato Barbieri, j'adore !
L'élément qui rapporte du pognon c'est bien sûr le coeur, un élément à doser avec modération. Prenons un exemple : vous avez Steve Reich dans votre maison de disque, c'est un élément prestigieux, encore un parfait équilibre, avec quand même une prédominance du cerveau ; vous voulez que ça rapporte un peu plus ? Ajoutez un peu de coeur, encore un peu... stop ! Vous avez Philip Glass : plus vendeur, tout en gardant l'indulgence de la critique. Comment vendre encore plus ? Poussez la manette du coeur à fond ! Ce n'est toujours pas l'idéal ? Bien sûr : pour faire un maximum de flouze il faut aussi mettre l'élément cerveau à zéro. Allons-y : le coeur à fond, le cerveau à zéro, qu'obtient-on : Richard Clayderman !
Pour obtenir de la bonne musique, il faut la combinaison parfaite d'au moins deux éléments autre que le coeur, dont on peut aisément se passer. Guts & soul : Albert Ayler ; brain & guts : John Zorn ; brain & soul : Sun Ra...
Reparlons un peu de Gato Barbieri : voilà un artiste qui vers le milieu des années 70 a basculé dans la daube (attention, je n'ai pas dit la dope, ce qui eut été préférable), un peu comme Santana mais avec une nuance de taille, la daube était présente dès le début chez Santana, alors que gato a fait quelques albums sans aucune concession ("Third world" par exemple). Ce basculement s'est fait de façon très simple : diminuons l'élément tripes (le son de saxo trituré à l'extrème) qui fait peur aux auditeurs et augmentons l'élément coeur déjà présent dans les thèmes, jusqu'à ce que ça dégouline ! Pour illustrer cette dérive, voici un morceau d'avant la chûte, intitulé "Bahia", tiré de l'album "Fenix", il y a déjà du savon, ça n'a pas commencé à glisser mais on sent que c'est limite, ce sont les tripes qui tiennent le tout. "Bahia" étant introuvable actuellement, voici "Tupac Amaru", tirée du même album :

samedi 6 octobre 2007

Ce qui m'a mu


Don Cherry est un artiste free. Il joue de toutes sortes d'instruments : de la trompette, bien sûr, mais aussi de la trompinette, du cornet, de la flûte de bois, du piano, du douss n'gouni (une harpe africaine à six cordes), des castagnettes, de l'accordéon diatonique, de la cornemuse... euh, excusez moi, je me suis un peu laissé emporter ! Même dans le choix des prénoms de ses enfants il est free : Eagle-Eye et Neneh ! Pourquoi pas Géronimo et Robert ? Il a commencé dans le quartette d'Ornette Coleman et c'est sur "Free jazz" que j'ai, pour la première fois entendu Don ; moi, du coup...secousse ! Cherry est la cerise sur le gâteau.
Sur l'album "Mu" paru en deux parties en 1969, Cherry joue de la trompette, de la flûte et du piano en duo avec Ed Blackwell à la batterie et, contrairement à ce qu'on pourrait penser, on ne s'ennuie pas une minute.
En voici un extrait :
P.S. Il semblerait que j'ai semé, bien malgré moi, quelques jeux de mots malencontreux. Tout ce que je peux espérer est qu'ils passent inaperçus...

jeudi 4 octobre 2007

Nat et Cannonball, adore-les !


Connaissez- vous "Sing sing song" de Claude Nougaro ? Superbe morceau, non ? Eh bien l'original est "Work song", un tube du Cannonball Adderley Quintet, composé par le frère de Cannonball : Nat. Ce quintette a fait les beaux jours du hard bop dans les années 60. Quant à son leader, il a fait partie du quintette de Miles Davis (il joue sur "Kind of blue") en même temps que Coltrane dont il a fait sa deuxième source d'inspiration après Parker.
Cannonball a toujours eu énormément de succès, grâce à sa bonhommie rondelette, son jeu exhubérant et joyeux, et des prestations scéniques chaleureuses. Il aimait présenter les titres de façon pédagogique et amusante. Sa musique a atteint des sommets lorsqu'il a engagé Yussef Lateef en plus du quintette. Cannonball est mort de complications de son diabète en 1975 au moment même où sa musique commençait elle-aussi à souffrir d'un excès de sucre.
Voici une superbe version de "Work song" enregistrée en concert en belgique en 1962 :

samedi 29 septembre 2007

Monk's dream


J'ai toujours un faible pour ce disque de monk (datant de 1962) car c'est le premier disque de jazz que j'ai acheté, ou tout au moins le premier qui m'ait marqué.
Avant que je connaisse Monk, le piano me laissait indifférent, mais sa façon très particulière de jouer m'a immédiatement enthousiasmé . Au saxo on peut entendre Charlie Rouse, un musicien assez modeste dont la place est clairement l'accompagnement, mais dont on peut dire, sans exagérer, qu'aucun saxophoniste avant lui ne s'est aussi bien accordé avec le jeu de Monk, à part... Coltrane évidemment, mais il existe malheureusement très peu d'enregistrements de Trane avec Monk. Rouse est resté dans le quartette de Monk pendant plus de 10 ans, c'est dire si Monk se sentait bien avec lui !
En écoute : "Monk's dream", un morceau qui est un peu ma madelaine de Proust :

jeudi 27 septembre 2007

Mingus Ah um


A tous ceux qui veulent commencer à écouter du jazz je recommande cet album qui est parfait à tous points de vue, à commencer par les plus immédiats : le titre énigmatique (sans doute un raclement de gorge) et la superbe pochette. Commencer par un chef d'oeuvre peut être décourageant quand on n'a pas les clés pour l'apprécier. Ici pas de problème, c'est de l'avant-garde (en 1959) donc les codes sont bousculés, et en même temps c'est une musique immédiatement accessible. Pour résumer : on est à la fois surpris et charmé.
Tous les morceaux sont des classiques de Mingus sauf un, sous-estimé, que j'ai décidé de mettre en écoute car c'est celui que j'ai tout de suite préféré, moi qui n'y connaissais rien au jazz il y a une vingtaine d'années. Il s'appelle "Boogie stop shuffle" et il a une patate d'enfer. Le thème fait immédiatement penser à la bande son du dessin animé "Spiderman" et vous reste dans la tête et dans les doigts longtemps après l'écoute.

mardi 25 septembre 2007

Ooooooooommm...


Quand Alice Coltrane enregistre avec McCoy Tyner en 1970, que se passe-t-il ? Ils se foutent sur la gueule ? C'est un peu comme si Mc Cartney enregistrait avec Yoko Ono, non ?
Pas du tout, c'est tout le contraire ! Alice admire McCoy, il est même sa principale influence ; quant à McCoy, il n'a pas de raison d'en vouloir à Alice de l'avoir remplacé dans le quartette de Trane, puisqu'il a quitté le quartette de son propre chef. Il faut donc se réjouir de cette rencontre, d'autant plus que la dame à la harpe n'apparaît pas souvent comme accompagnatrice (on la retrouve aussi avec bonheur en duo avec Joe Henderson en 1973 sur "The elements").
Ajoutez au jeu modal, donc oriental de Tyner, la spiritualité d'Alice Coltrane et la touche aérienne et cristalline de la harpe et vous obtenez un disque qui sonne comme un sommet du bhoudisme zen.
Et ce n'est pas tout ! Les autres musiciens sont plus qu'à la hauteur de l'événement puisqu'il s'agit de rien de moins que Wayne Shorter, Gary Bartz (son successeur chez Miles), Ron Carter et Elvin Jones !
L'album s'appelle "Extensions" et il serait aussi vain de le distinguer des autres enregistrements de la même époque de McCoy, que de faire des comparaisons entre les différents sommets de l'Himalaya. Qu'on se le dise : tout est génial dans sa discographie !
Voici un extrait de cet album, aux titres tous composés par Tyner : "His blessings".
Les bénédictions de qui ? De JC bien sûr !

dimanche 23 septembre 2007

Ayler détendu, mais pas trop


Il n'existe pas, dans le free jazz, de musique allant plus directement au coeur que celle d'Albert Ayler. Elle est tout sauf intellectuelle, elle est même d'une simplicité désarmante, à base de fanfares et de spirituals, et ne doit rien au bebop. Pour autant, ce n'est pas une musique facile à écouter, il est possible qu'une écoute prolongée provoque même des saignements d'oreilles ! Le son d'Albert est énorme et son large vibrato tranche avec le style des saxophonistes de l'époque ; il pousse son instrument jusqu'à l'extrème : par moment on croit entendre la bagarre de deux souris surexcitées pour le dernier morceau de fromage sur terre. Ajoutez à cela une ferveur incroyable, confinant parfois à la violence, et un côté si trippant qu'on ne s'étonnerait pas de voir tourner des derviches sur cette musique. Imaginez l'incompréhension à laquelle il a dû faire face ! Ayler est l'artiste maudit par excellence. En plus, il est mort jeune, à 34 ans ; son corps fut retrouvé dans l'East River et la police conclut à une mort par noyade.
Coltrane fut l'un des rares parmi ses pairs à reconnaître son génie. Après l'avoir écouté fasciné, en Suède, il en fit son ami et l'aida notamment à obtenir un contrat de la firme Inpulse. A la mort de Trane en 67, selon les dernières volontés de celui-ci, il joue à son enterrement "The truth is marching in".
Aujourd'hui Albert Ayler occupe une bonne place au panthéon du jazz, son importance est reconnue, mais sa musique semble toujours aussi radicale. Oubliez tout ce que vous avez entendu, court-circuitez vos oreilles et écoutez cet extrait comme Albert le joue : avec ferveur.
Il s'agit de "The truth is marching in", tiré d'un concert au Greenwich Village. Si vous arrivez à l'écouter jusqu'au bout, vous serez pris.

vendredi 21 septembre 2007

Jamais deux sans trois


Freddie Hubbard cumule deux handicaps de taille : il a le prénom de Freddie Mercury et le nom de Ron Hubbard. Ca aurait pu être pire, il aurait pu s'appeler Ron Mercury, et être l'homonyme d'un acteur porno ! Certes, comme entrée en matière, c'est très con... de plus je ne sais même pas s'il existe un Ron Mercury. Revenons à Freddie Hubbard... lui il existe, et pas qu'un peu ! Mais à l'heure où j'écris ces lignes, il approche de ses 70 ans et j'espère qu'il va bien.
Hub est le troisième larron du trio de tête des trompettistes post Clifford Brown, et j'ai déjà parlé de Lee Morgan et Donald Byrd. Des trois, c'est le plus incontournable, il a participé à une floppée de disques essentiels des années 60, il suffira de citer "Free jazz" d'Ornette Coleman, "Blues and the abstract truth" d'Oliver Nelson, "Out to lunch" d'Eric Dolphy, "Ascension" de Coltrane, ou encore "Maiden Voyage" de Herbie Hancock. Par contre, il ne joue pas sur "Tirelipinpon sur le chihuahua" de Carlos, mais on ne peut pas être partout !
En leader, il a enregistré quelques chefs d'oeuvre, à commencer par son premier disque : "Open sesame" à 22 ans, avec ses potes McCoy Tyner (star en devenir) et le mésestimé Tina Brooks dont j'ai déjà parlé. C'est de cet album qu'est tiré "Gypsy blue", en écoute plus bas, un titre composé par Brooks qui mériterait de figurer dans toute anthologie du hard bop.
Je recommande aussi "Breaking point" et "Blue spirits", un hard bop plus aventureux, à la Andrew Hill ; et pour finir, les albums du début des années 70, à commencer par Straight life", tirant vers le funk et la soul, comme les albums de Donald Byrd de la même époque, mais en plus jazz, avec de superbes arrangements et des accompagnateurs intéressants comme Georges Benson, Airto Moreira, ou encore Hubert Laws (à la flûte).
Pour terminer, j'avoue qu'en ces temps difficiles où l'on voit disparaître à la chaîne tous les grands noms du jazz des années 60, bien qu'il n'enregistre plus depuis un bon moment à cause de problèmes de santé, j'aurais beaucoup de peine le jour où j'apprendrais la mort de Freddie Hubbard, alors que l'annonce de celle de Wynton Marsalis ne devrait pas m'empêcher de reprendre des nouilles.

mercredi 19 septembre 2007

Cecil, t'es l'or !


En 1956, quand Cecil Taylor a commencé à jouer en tant que leader, John Coltrane était encore chez Miles Davis et Ornette Coleman était garçon d'ascenseur ! Cecil était alors l'artiste le plus en avance sur son temps. Aujourd'hui, alors que Coltrane est mort depuis 40 ans et que Coleman approche les 78 ans, Cecil, d'un an son aîné, est toujours le plus radical. Le moins que l'on puisse dire c'est que la musique de Cecil Taylor n'est pas pour toutes les oreilles !
A ses débuts, personne ne voulait l'engager : "Je n'ai jamais été autorisé à rentrer dans le business de la musique, parce que je n'étais pas une personne bien élevée, selon les critères des gangsters qui contrôlent ce business. Ce que je faisais n'était pas viable, un joli mot pour dire que ça ne faisait pas un rond, ou qu'ils ne voyaient pas comment ils auraient pu faire de l'argent."
Jusqu'aux années 70, les critiques le traitaient plus bas que terre, et ses "collègues" jazzmen n'étaient pas tendres non plus ; tous les artistes mainstream affirmaient dans les interviews que sa musique était de la merde et, même selon les critères du free, il était considéré comme difficile. Une chose était sûre : sa musique n'était pas du jazz ! " Je ne sais pas ce qu'est le jazz. Et la plupart de ce que les gens considèrent comme du jazz, je ne pense pas que ça en soit du tout. En fait, je ne pense pas que ce terme ait une quelconque signification."
Dans les années 70, enfin, le succès critique arriva, et il obtint même une bourse de la fondation Guggenheim. Quant au succès public... n'ayant pas adouci sa musique d'un iota, il fût obligé de créer sa propre maison de disques Unit Core, faute d'être accepté par les compagnies existantes.
L'extrait que j'ai choisi date de 1958 et s'intitule "E.B". Cette musique n'est pas encore trop difficile, mais le jeu de piano de Taylor est déjà fortement original : il joue de son piano comme d'un instrument de percussions, un peu comme Monk, mais en plus surprenant encore.
Pour terminer, laissons encore une fois la parole à Cecil Taylor. En 2000, à un interviewer qui lui demande s'il se sent toujours insulté quand les gens utilisent le terme "jazz" pour décrire ce qu'il fait, il répond :" Ellington a dit un jour à Gillespie ' pourquoi les laisses-tu appeler ta musique bebop ? J'appelle ma musique Ellingtonia !'. Il s'agit de musique américaine qui n'a jamais existé dans le monde avant qu'on la fasse."

lundi 17 septembre 2007

Not so sweet home, Alabama


En 1964, John Coltrane rencontre enfin Ravi Shankar qu'il admire (il appellera son second fils Ravi), et avec qui il n'avait eu, jusque là que des contacts épistoliques. John est un homme doux, épris de spiritualité et passionné par la philosophie asiatique. Il s'efforce d'être en paix avec les autres et avec lui-même, et sa croyance en l'être humain confine à la naïveté. Shankar saura voir l'homme tourmenté qu'était en vérité Coltrane, pour cela il lui suffira d'assister à quelques-uns de ses concerts. D'après lui, la musique de Coltrane était tout sauf apaisée, elle était pleine de tension, de tristesse et de mélancolie. En voici un exemple célèbre : le 15 septembre 1963, quatre fillettes noires sont tuées dans un attentat à la bombe sur une église baptiste en Alabama ; John Coltrane n'est pas un homme en colère comme, par exemple Charles Mingus, c'est un homme attristé, ne comprenant pas la folie des hommes ; en hommage à ces quatre fillettes, il compose l'un des morceaux de jazz les plus poignants qui existe : Alabama.

samedi 15 septembre 2007

Kiffe Keith, bourricot !


En ces temps perturbés, où le côté people des artistes a tendance à primer sur leurs créations, il devient difficile de garder de l'estime pour la diva capricieuse qu'est devenu Keith Jarrett. On savait déjà qu'il était difficile sur le choix des pianos et qu'il pouvait annuler un concert simplement parce que l'instrument mis à sa disposition ne lui convenait pas (à titre de comparaison, Monk jouait sur n'importe quel piano même désaccordé et ça sonnait comme du Monk). Ces derniers temps, l'attitude de keith face au public est devenue de plus en plus agressive, voire hystérique. Il ne supporte aucun bruit parasite (à part les cigales de Juan-Les-Pins), ce qui ne l'empêche pas de marmonner continuellement pendant qu'il joue, à la manière de Glenn Gould. Dernièrement, en concert en Allemagne, il aurait même incité les spectateurs à s'en prendre aux possesseurs de téléphones portables et d'appareils photos. Il lui arrive aussi d'arrêter son concert en plein milieu et de s'en aller. Voici une petite liste de ce qui l'agace :
- qu'un avion passe.
- qu'une mouche pète.
- que le polo du type au premier rang soit boutonné jusqu'en haut.
- qu'un spectateur japonais, bouleversé, se fasse hara-kiri pendant le concert.
- que les rangées de la salle ne soient pas bien parallèles.
- que l'avion qui était passé tout à l'heure s'écrase sur la scène.
Malgré tout il faut kiffer Keith. Il a introduit le lyrisme dans le piano. Dès ses débuts, dans le quartet de Charles Lloyd, il s'est fait remarquer pour ses improvisations denses et mélodiques. Le "Köln Concert" (1975) est l'un des plus beau disques que je connaisse avec ses vagues d'inspiration, qui montent en puissance, puis déferlent et vous submergent d'émotion. La "Survivor's Suite" (1976) est toute aussi belle, moins épurée mais plus jazz, et des moments mélancoliques à pleurer ! Je recommande aussi l'album "Expectations" (1972) dans lequel, en plus du quartet classique (Jarrett, Redman, Haden, Motian), on peut entendre le guitariste Sam brown et le percussionniste Airto Moreira. Tiré de cet album, voici "Sundance" :

jeudi 13 septembre 2007

Faut pas prendre Donald pour un Mickey !


En 1972, alors qu'elle l'avait encensé jusque là pour ses superbes albums de hard bop, la critique jazz commence à descendre Donald Byrd en flammes. Qu'a-t-il fait pour mériter ça, lui le superbe trompettiste, l'un des meilleurs des années 60 avec Lee Morgan et Freddie Hubbard, lui qui a joué avec Coltrane, Rollins, Silver entre autres pointures, et qui a enregistré quelques perles de hard bop en tant que leader ? Eh bien, il a commis le suprême sacrilège de mêler le funk et la soul à son jazz et de se payer un succès monstre : l'album "Black Byrd" est l'une des meilleures ventes de la firme Blue Note.
Si encore il en avait fait une musique chiante comme celle du Miles Davis de l'époque "Bitches brew", il aurait été pardonné (une musique où on s'emmerde autant, si ce n'est pas commercial c'est forcément génial !), mais non c'est un disque avec lequel on s'éclate franchement ! En plus de ça il a récidivé et a fini par devenir une icône du funk, ses disques du début des années 70 sont devenus un gigantesque gisement de samples. Ajoutons qu'à la suite du succès de l'album "Black Byrd", il a créé, en choisissant ses étudiants les plus doués (il enseigne à l'université de Howard à Washington où il est docteur en musique et président du département de musique noire), le groupe de funk The Blackbyrds, à peu près au moment où Herbie Hancock formait The Headhunters à la suite du triomphe du disque éponyme.
On peut donc se réjouir qu'au moment où le jazz mainstream s'affaiblisse dans une désespérante fusion tiedasse, il nourisse en retour le funk. Et quelle nourriture ! Je conseille aux amateurs intéressés d'écouter le fabuleux "Street Lady" (1973) dont est tiré "Miss Kane", en écoute plus bas, et aux puristes du jazz d'aller se siroter un brouet de sorcière et de s'étouffer avec.

mardi 11 septembre 2007

Ornette Coleman, le dynamiteur tranquille


Il est difficile de trouver un angle d'approche pour parler d'Ornette Coleman tant il est secret et discret. Il a mis le feu à la maison Jazz, a énormément choqué, tout en s'étonnant des réactions qu'il suscitait. Lui qui était la douceur incarnée s'est même fait casser les dents et écraser le saxophone à la sortie d'un club ! Quand j'entends dire qu'il a été ostracisé par ses pairs, j'acquiesce hélas ! Malgré tout cela, il est devenu une véritable icône du jazz et on lui attribue diverses paternités (en plus de celle du free jazz : celle du funk) qu'il n'a jamais revendiquées et dont il n'a jamais essayé de tirer les dividendes.
Il est aussi difficile d'inciter à écouter Ornette Coleman. Tout d'abord, son prénom fait penser à une contraction de Horner Yvette ! Ensuite, ce n'est pas un grand instrumentiste, et il donne même fréquemment l'impression de jouer faux et de manquer de respect vis-à-vis de son instrument : à ses débuts, il se produisait avec un saxophone en plastique blanc, ce qui n'incitait pas à le prendre au sérieux (Bird l'avait fait aussi pour le concert au Massey Hall, mais c'était parce que le sien était au clou et c'était tout ce qu'il avait pu trouver). J'ai mis du temps à l'apprécier à sa juste valeur : celle d'un immense compositeur et fournisseur de thèmes, souvent très gais et chantants, et celle enfin d'un incroyable novateur, le seul véritable depuis Parker et Gillespie.
Je ne conseille pas de l'aborder par l'inévitable "Free jazz" (1960) qui fit figure de manifeste ; il est certes étonnant mais c'est un disque auquel on ne s'attache pas, qui risque de décourager et dont la valeur est surtout historique. Commencez plutôt par "The shape of jazz to come" (1959) qui, tout en semblant très étrange et hors du temps, contient des airs qui vous resterons en tête, tel que "Lonely woman" en écoute plus bas ; ces airs sont des bouées auxquelles on peut s'accrocher pour éviter de perdre pied. Ensuite, une fois familiarisé avec son univers et après une éducation des oreilles, on peut se régaler avec "Chappaqua suite" (1965), "Science-fiction" (1971) ou "Skies of America" (oeuvre pour orchestre symphonique, 1972).
Pour résumer, la musique d'Ornette Coleman n'est pas comme celle de Coltrane, elle ne touche pas immédiatement, elle perturbe et bouscule, et si quand elle avance tu recules, comment veux-tu que... pardon, il est temps que j'arrête, il y a du dérapage dans l'air... En gros : elle se mérite et finit par récompenser l'auditeur persévérant.

dimanche 9 septembre 2007

Pensées brésiliennes


Airto Moreira est capable de faire chanter n'importe quel rythme. Il est le plus grand percussionniste de jazz du tournant des années 60 et 70. Le nombre de pointures qui ont fait appel à lui est impressionnant. Il est surtout réputé pour avoir participé aux plus grands disques de fusion, à commencer par le "Bitches Brew" de Miles Davis, les premiers disques de Weather Report et de Return To Forever (le groupe de Chick Corea). Mais ce n'est pas pour ces disques que je l'aime, je n'ai jamais apprécié cette musique ! Pour moi, la fusion ce n'est rien d'autre qu'une soupe chaude avec quelques grumeaux qui surnagent et, sans lui, ces disques bien surestimés seraient comme des poissons hors de l'eau : ils manqueraient d'air, tôt.
Je le préfère chez Lee Morgan, Donald Byrd, Freddie Hubbard, Cannonball Adderley, Paul Desmond, Keith Jarrett, Gato Barbieri, Joe Henderson, McCoy Tyner... la liste est longue et bien fournie.
En même temps qu'il enregistrait avec le ghotta du jazz de l'époque, Airto sortait aussi des disques en leader, avec la participation de sa femme, la chanteuse Flora Purim. Tous ses disques ne relèvent pas du jazz, certains sont même carrément de la variété, mais en tout cas, les deux premiers, "Natural Feelings" et "Seeds on the Ground" procurent de purs instants de bonheur.
En voici un : "Andei".
Quant aux puristes qui font la moue en décrétant que cette musique n'est pas du jazz mais de la world, je leur dis ceci : "On n'est pas obligé d'être con en permanence, faites une pause !"

vendredi 7 septembre 2007

Melodic Nelson


Voici un album qui devrait figurer dans la discographie de tout amateur de jazz qui se respecte... et même dans celle d'un amateur de jazz qui ne se respecte pas... et même dans celle d'un amateur de rock (qu'il se respecte ou non)... disons dans toute discographie : "The blues and the abstract truth" par Oliver Nelson.
Pour commencer, le casting est d'enfer : voyez plutôt la photo de la pochette, pas un second couteau, si ce n'est... le leader lui-même !
Bon, j'exagère un peu, Oliver n'est pas un mauvais saxophoniste, loin de là ! Mais ses plus grandes qualités sont ailleurs : c'est un compositeur de première bourre (on trouve notamment sur l'album l'un des plus grands standards du jazz : "Stolen moments"), et surtout un arrangeur de génie qui a mis son talent au service de Cannonball Adderley, Wes Montgomery, Sonny Rollins... excusez du peu ! Pour la petite histoire, à l'université de Washington, en plus de la composition et de la théorie musicale, il a étudié... la taxidermie et l'embaumement. Si ça ce n'est pas de l'arrangement...
La discographie d'Oliver Nelson n'est pas très fournie, il est malheureusement mort à 43 ans en 1975. Ses albums sont intéressants et généralement bien fournis en accompagnateurs de première catégorie ; mais celui dont il est question ici... est tout simplement son coup de trafalgar (du point de vue anglais évidemment !), un énorme succès et probablement l'un des meilleurs albums de jazz de tous les temps ! 3583 tonnes... excusez moi, je pesais mes mots.
Etant donné que "Stolen moments" est un tube très connu et qu'en plus il est un peu long (plus de 8 minutes), j'ai choisi de vous faire écouter "Hoe down" (à 8'47 sur cette video de l'album complet), pour l'arrangement du thème à l'unisson, et en plus... waouh, ça pète !

mercredi 5 septembre 2007

Allons siffler sur la colline


Il y a deux façons de faire la révolution en musique : de l'intérieur du courant majoritaire (mainstream) ou de l'extérieur. Mais, l'extérieur finit toujours par l'emporter car il crée de nouvelles formes. Aussi le nom d'Andrew Hill évoque-t-il peu de chose aujourd'hui. Tout au plus une ressemblance avec Underhill (Soucolline), le pseudo que prend Frodon en arrivant à l'auberge du Poney Fringant. Mais, par Saint-Lazare, je m'égare ! Revenons à Andrew, c'était un compositeur et pianiste très original, dans la filiation de Monk, donc. Il était à l'avant-garde du mainstream, donc à l'arrière-garde de l'avant-garde... vous me suivez ? Son nom a été plus ou moins effacé par les McCoy Tyner, Coltrane, Coleman and co : le free a tout balayé et il n'est rien resté des expériences, finalement trop canalisées par la structure hard-bop, d'Andrew Hill. Ah, si seulement il avait osé porter l'anneau en Mordor ! Mince, je dérive encore ; pensées farfelues, flammes d'Udun, retournez dans l'ombre, vous ne passerez pas !
Pour gagner sa vie, en plus de ses disques, qui ne se vendaient pas assez, Andrew Hill s'est tourné vers l'enseignement ; il a quand même une discographie assez fournie qui va de 1960 à 2006 (il nous a quitté en avril dernier) et qui comporte peu de scories. A ceux qui veulent découvrir cette musique, comment dire... elfique, je recommande les albums "Point of departure", "Dance with death" ou "Passing ships" pour avoir idée du fabuleux compositeur de thèmes et de rythmes complexes qu'il était ; et aussi, pour son jeu original de piano : "Invitation" enregistré en trio. Dans ces disques, comme dans la plupart de ses enregistrements, l'intégralité des morceaux est composée par lui.
En écoute, voici "Dance with death" (et ce n'est pas du death jazz !) :