Il y a quelques temps, je disais (ici) que je serais bien attristé le jour où j'apprendrais la mort de Freddie Hubbard. Eh bien voilà, c'est aujourd'hui ! Et pour couronner le tout, j'ai le bras droit en attelle et je ne vais pas pouvoir taper, de la main gauche, le long texte que l'événement mérite ! En tout cas, un extrait musical s'impose : "First light", tiré de l'album, hautement recommandable, du même nom (1971). A passer à fond et en boucle à chaque fois qu'on vous fait l'éloge de Wynton Marsalis.
Noël est l'époque bénie, c'est le cas de le dire, pour les crooners. Il faudrait avoir le coeur d'un serial killer ou d'un spéculateur boursier pour ne pas aimer cette musique, fédératrice au possible !
Voici donc une vidéo montrant Nat King Cole concentré, les bras croisés, avec la tête d'un journaliste économique attendant d'être à l'antenne pour annoncer que le prix du baril de brut est monté à 300 $, et dont la face s'illumine tout d'un coup lorsqu'il commence à chanter "The Christmas Song".
Joyeux Noël à tous !
En 1971, alors qu'on a l'impression qu'Ornette Coleman est dans une impasse et n'évolue plus, voilà qu'il passe en hyper-espace et fait un spectaculaire bond en avant avec l'album "Science-fiction". Avec la cheville ouvrière de sa formation, l'indispensable rythmique constituée de Charlie Haden et Ed Blackwell ou Billy Higgins, il renouvelle complètement son langage. Cette musique sonne encore ultra moderne aujourd'hui, et elle a une pêche d'enfer. Ce disque est l'un des fleurons de sa discographie et se paye même le luxe d'y être unique. Peut-être est-ce dû à cette idée d'engager une chanteuse pop semblant venir tout droit d'Aldébaran. Un bon exemple valant tous les discours, voici le morceau "Rock the clock", sur lequel vous entendrez Dewey Redman jouer du musette (non, ce n'est pas ce que vous pensez, c'est un instrument arabe à double anche, sonnant un peu comme une bombarde bretonne), Charlie Haden amplifier sa basse à l'aide d'une pédale wah-wah, et Ornette jouer du violon en non professionnel, statut qu'il a toujours revendiqué.
En 1968, Don Cherry entre dans sa période world et commence une série de magnifiques enregistrements par une suite intitulée "Eternal Rhythm". Pour moi, c'est le passage du Cherry un peu austère au Cherry envoûtant et fascinant, et j'ai déjà parlé de deux de ses meilleurs disques de cette période : "Mu" et "Brown Rice". Aujourd'hui, je vais m'intéresser à une autre suite : "Relativity Suite", datant de 1973.
Après sa participation aux deux premiers disques du Jazz Composer's Orchestra, le collectif mené par Carla Bley et Michael Mantler, Cherry se voit confier par ces derniers la responsabilité de l'opus suivant, qui sortira sous son nom, et auquel participeront la plupart des membres de ce fameux orchestre. On trouve donc, dans cette Relativity Suite, notamment Carla Bley au piano, Leroy Jenkins au violon, Dewey Redman, Carlos Ward, Charles Brackeen, et Frank Lowe aux saxes, Paul Motian et Ed Blackwell aux batteries et percussions, Charlie Haden à la basse, et d'autres encore, au violoncelle, cor d'harmonie, tuba, ching (instrument chinois genre koto), et j'en passe... la liste est longue ! Personnellement j'adore ces orchestrations fouillis, avec une multitude d'instruments.
Quant aux compositions, elles varient admirablement les ambiances : indienne, africaine et même... chinoise ! Pourtant, si la musique indienne se marie bien au jazz, la musique chinoise en est aussi éloignée que le chant grégorien l'est... du reggae, par exemple.
Vous en jugerez, justement en écoutant le morceau "The Queen of Tung Ting Lake"(ce morceau est malheureusement indisponible), que je fais quand même suivre du meilleur morceau de l'album : "Mali Doussn' Gouni".
Non, non, je n'ai pas viré latiniste distingué. Regardez mieux, c'est du latin de cuisine. Accrochez-vous, c'est parti pour une allégorie pâtissière échevelée, navrante et déplacée ! Mon sujet, vous l'avez deviné, bien qu'il soit subtilement dissimulé dans le titre, est Gato Barbieri, et plus particulièrement, l'évolution des gâteaux de Barbieri. A ses débuts, il était surtout porté sur les biscuits salés, voire épicés, ceux qui vous arrachent la gueule et vous tirent des larmes. Vers le milieu des années 70, il a évolué vers le gâteau lourd, genre pudding. C'est l'entre deux qui m'intéresse aujourd'hui, ce subtil mélange de rhum et de crême qui vous laisse baba : deux disques sortis en 1973 où Barbieri incorpore délicatement la musique de la Cordillère des Andes à son free jazz. Je sais, je sais, vous vous dites "Oh non, pitié, pas la flûte de pan !"
Il est vrai que, si pendant quelques temps on a apprécié qu'El Condor passât, rapidement El Condor lassa, puis finalement El Condor fâcha. Et pourtant, est-ce la faute du berger bolivien ou péruvien si l'on peut maintenant se délecter de merveilles du genre "Les grands adagios de la musique classique à la flûte de pan" ? Il n'y sont pour rien, les pauvres, et Gato non plus ! Ces deux disques donc, "Bolivia" et "Chapter one : latin america" intègrent le folklore des hauts plateaux de la Cordillère des Andes avec infiniment de respect, et pour un résultat qui n'a rien à envier aux meilleures réussites de Pharoah sanders ou de Don Cherry dans le domaine de la World Music. Pour illustrer mon propos, voici un extrait de "Chapter one : Latin America" intitulé "Nunca mas", et une autre, tiré de "Bolivia", justement nommé... "Bolivia", sur lequel vous aurez en plus le plaisir de retrouver, entre autres, Lonnie Liston Smith aux claviers. A s'en lécher les doigts. Régalez-vous !
J'ai récemment lu une critique de l'album "Dreams", sorti en 1968, de Gabor Szabo, ce qui me fait écrire cette note. L'auteur de cette critique trouvait l'album parfait à une exception près : il estimait que le jeu de Szabo n'était pas à la hauteur et fantasmait sur ce que ça aurait donné avec Larry Coryell à sa place !
Ce monsieur m'a l'air de n'écouter la musique qu'avec une partie très limitée de son corps, probablement une toute petite zone de l'un des hémisphères de son cerveau ; il est probable que ses oreilles ne soient même pas impliquées dans l'affaire !
Il aurait pu s'agir d'un banal disque de third stream, avec ses morceaux de Manuel De Falla, mixés avec des reprises pop (Donovan), tout cela combiné avec les arrangements de cordes et de vents très sophistiqués et subtils de Gary McFarland. Le jeu de Szabo sur ce disque est justement ce qui l'empêche d'être d'une platitude absolue.
Szabo n'est certes pas un virtuose, mais il transmet autant d'émotion en trois notes, serait-ce trois fois la même, que n'importe lequel de ses guitaristes pyrotechniques interchangeables du jazz rock en quinze portées. Vous êtes-vous demandé pourquoi il a autant influencé Carlos Santana ? En effet, qui peut reconnaître chez le virtuose latino-américain une once du style de ce non-virtuose américano-hongrois ? Si Santana lui-même ne l'avait pas proclamé, personne ne s'en serait rendu compte. Eh bien, selon moi, ce que Carlos a retenu de Gabor, c'est cette étrangeté de jeu qui, le rend unique et reconnaissable entre tous : cette impression qu'il joue légèrement désaccordé, ces vibratos envoûtants transmettant des impressions de bayou autant que de forêt des Carpathes et qui nous fait douter de l'instrument qu'il utilise.
Mille millions de mille szabords, une fois pour toutes, qu'on se le dise, Gabor Szabo est le plus grand guitariste de tous les temps !
On se calme et on s'écoute le premier morceau de l'album : "Galatea's guitar", une compo de Gabor. Le reste est du même métal, dont on fait les bijoux.
Une video pour se rappeler qu'il existe encore quelques grands chanteurs noirs qui font autre chose que du r'nb : Terry Callier, l'une des plus belle voix que je connaisse, et un style de musique qui n'appartient qu'à lui.
Plusieurs essais ont été faits pour mélanger le jazz et la musique classique. Dans la plupart des cas, ce mariage, bien loin d'additionner les forces de chacune des deux musiques, a plutôt donné naissance à un faible mutant. Le Third Stream, par exemple est bien souvent une musique soporifique et sophistiquée ne satisfaisant ni les adeptes du jazz, ni ceux du classique. Il fallait s'appeler Ornette Coleman pour parvenir à composer une musique aussi exigente et enthousiasmante que celle de "Skies of America". Basée sur un concept de son invention, l'harmolodie (les musiciens jouent simultanément la même mélodie à différentes hauteurs et dans différentes tonalités), cette oeuvre est unique en son genre. Il s'agit de musique orchestrale avec des parties solo, jouées par Ornette lui-même, et non malheureusement, comme cela était prévu, d'une sorte de concerto grosso, à cause de ce %%&é!!@@@ de ##$$§!!! de syndicat des musiciens du London Symphony Orchestra qui a empêché Ornette de faire jouer son quartet en plus de l'orchestre. Je les imagine bien, dédaigneux : un musicien de jazz, cette musique de bas étage ! c'est déjà bien beau d'accepter de jouer cette musique de nègre, nous la crême de la crême des musiciens ! Eh oui, dommage ! Imaginez ce que cela aurait donné avec en plus Charlie Haden, Ed Blackwell et Don Cherry, ça aurait cassé la baraque, au bas mot !