jeudi 23 août 2007

Les titres chez Monk


Les titres de Monk sont aussi atypiques que ses compositions et reflètent bien sa personnalité, le plus connu étant bien entendu "Round Midnight", superstar hors catégorie.
Vous avez les titres qui évoquent son état d'esprit du moment : "Reflections", "Introspection"... Certains font intervenir son nom, éventuellement caché : "Monk's Mood", "Monk's Dream", "Monk's Point", "Oska T" pour "Ask for T"... D'autres sont plus bizarres : "Criss Cross", "Trinkle Tinkle", "Rythm-a-ning", "Misterioso" évidemment ! Les meilleurs sont les plus courts : "Evidence", "Epistrophy", "Nutty".... Quand il réinvente à partir de "Bolivar Blues", le nouveau morceau s'appelle "Ba-Lu Bolivar Ba-Lues Are".
Et puis, il y en a qui ne sont pas de Monk, ou pour être plus précis, pas volontairement :
Souvent, en studio, Monk jouait de nouveaux morceaux auxquels ils n'avait pas encore donné de nom ; le producteur de la session venait alors le voir, souvent au bar, et lui posait la question : "Comment faut-il l'appeler celui-là ?", et il notait la réponse de Monk. Etant donné la communication un peu chaotique et elliptique de Monk, voici ce que ça a donné :
- " Appelons ça... " et Monk se désintéresse de la suite. Qu'à cela ne tienne, le producteur note "Let's call this".
- " Nature, sans Chaser " Monk répond en fait au Barman qui lui demande s'il veut son Whisky nature (straight) ou avec du Chaser, et le producteur de noter "Straight, no chaser".
- " Trouve-s-en un", autrement dit "débrouille-toi". La parole de Monk est d'or, le morceau s'appellera donc "Think of one" !
Et maintenant, un petit jeu : ces titres se réfèrent à la famille ou aux connaissances de Monk. A qui font-ils allusion ?
- "Crepusculle With Nellie"
- "In walked Bud"
- "Little Rootie Tootie"
- "Pannonica"
- "Ruby, my dear"
- "Eronel"
- "Boo Boo's Birthday"
Et pendant qu'on réfléchit, si on s'en tapait une bien fraiche ? "Let's Cool One" :
Arg ! Impossible de trouver ce morceau actuellement. Bon, Let's Call This...

mardi 21 août 2007

Il fait lourd... ça va péter !


Je vais m'adresser à tous les amateurs de "Singing Winds, Crying Beasts" de Santana (sur Abraxas) : il existe un album de jazz qui baigne tout entier dans cette atmosphère d'orage, moite et tropicale, annonciatrice de fin du monde.
Il s'agit d'Astral travelling de Lonnie Liston Smith et c'est une merveille parmi les merveilles pour tous ceux qui aiment que la musique soit exhubérante, surchargée d'électricité, touffue, bref : tout sauf posée. C'est une musique de tous les éléments : l'eau (le piano de Smith), la terre ( la basse et la batterie), l'air (les percussions) et le feu (le sax). On sent que l'orage gronde, il fait de plus en plus chaud, l'air est statique et étouffant et soudain, sur le quatrième morceau, "I Mani (Faith)", ça pète, et pas qu'un peu ! Le solo de sax de George Barron est une brutale explosion dissonante et furieuse, digne de Pharoah Sanders ou de Gato Barbieri, tous deux ex-employeurs de Smith.
Voici donc ce morceau fameux, mais il faut vraiment écouter tout l'album :

dimanche 19 août 2007

Les trois batteurs


Au temps de la création du Be-bop ils étaient trois grands batteurs. L'un d'entre eux, Kenny Clarke, est resté peu connu du grand public car il a décidé de vivre à Paris ce qui l'a éloigné des forces vives du jazz. Les deux autres, Art Blakey et Max Roach sont devenus des géants du jazz, de véritables icones. Blakey (mort en 1990) est le plus connu du grand public pour avoir dirigé les Jazz Messengers après le départ du fondateur Horace Silver. Quant à Max Roach, il vient de mourir à 83 ans alors qu'on commençait à le croire immortel.
Comme à mon habitude, fidèle à ma profession de foi, je ne vais pas retracer sa carrière, d'autres l'ont déjà très bien fait. je vais même essayer de ne pas plaisanter parce que je l'aimais bien, Max, avec ses lunettes et sa bouille d'intellectuel.
Non, je vais plutôt choisir un morceau de la période de Max que je préfère : sa collaboration avec Clifford Brown, le prince et le modèle ultime des trompettistes de hard bop.
Voici donc "Cherokee" tiré de l'album "Study in Brown" (1955) : Un vrai cristal de Roach !

vendredi 17 août 2007

Mais... pourquoi Tina ?

Qui connait Tina Brooks ? Pour commencer, comment peut-on avoir le nom de Louise Brooks et le prénom de Tina Turner sans être une banale star du R'n'B ?
Mettons les choses au clair : la photo ci-contre tend à prouver que Tina Brooks était un homme, saxophoniste de surcroit !
Pas n'importe quel saxophoniste ; il en a existé des tas qui sont tombés dans l'oubli parce qu'ils ne méritaient pas mieux, mais Harold Floyd Brooks (pourquoi Tina nom de Dieu ?) lui, avait tout pour devenir une star du hard bop comme son pote le trompettiste Freddie Hubbard. C'est d'ailleurs sur l'album "Open Sesame" de ce dernier que j'ai découvert Tina, puisqu'il faut l'appeler ainsi. Cet album, le premier de Freddie Hubbard sous son nom, est une merveille et les meilleurs morceaux sont signés Brooks. En fouillant un peu on se rend compte que Brooks (qui n'apparait même pas dans le dictionnaire du jazz de Laffont Bouquins) a enregistré en tout et pour tout trois ou quatre sessions sous son nom entre 1958 et 1960 chez Blue Note, qui n'a daigné sortir qu'un seul disque : "True blue", une véritable perle du hard bop. Les autres disques ont été sauvés de l'oubli (et encore !) par... les japonais bien sûr, et ce bien après la mort de Brooks.
Il faut dire que Tina a bien mal Turner : miné par la drogue, il a du interrompre sa carrière pour se soigner. Il est mort à 42 ans et cela faisait 12 ans qu'il n'avait plus joué.
Pour qu'un artiste aussi doué et admiré de ses pairs ait pu devenir aussi confidentiel, il aura fallu une longue série de malchance ! Et d'abord, franchement, qu'est-ce qui n'allait pas avec "Harold" ?
Allez... "True blue" :

mercredi 15 août 2007

Aaaah, ça fait du bien !


Non ! Non non, contrairement à ce que l'on pourrait croire, "Peace piece" n'est pas un appel à se délester d'un trop plein de liquide, ce n'est pas non plus le titre de la musique de la pub Vittel. En fait, le seul liquide que vous pourriez verser à l'écouter serait plutôt lacrymal tellement que c'est beau, putain j'te dis pas !
Ce morceau qui est une réinvention du "Some over time" de Leonard Bernstein par Bill Evans, est ni plus ni moins que le manifeste du piano jazz moderne. Pendant six minutes, la main gauche se contente de jouer quatre notes pendant que la main droite tisse des arabesques en toute liberté. Il n'y a rien en jazz qui ressemble plus à une gymnopédie de Satie.
Alors pourquoi, me direz-vous, une introduction si vulgaire à une musique qui approche autant du sublime ?
Par pur goût du contraste et du contre-pied pardi ! Allez, je vous envoie cette merveille incontinent :

lundi 9 juillet 2007

Sérénade pour un coucou


Rahsaan Roland Kirk a attiré l'attention sur lui en jouant de plusieurs instruments à vent simultanément. Mais s'il l'a fait, ce n'est pas dans l'intention de se faire remarquer, il en éprouvait tout simplement le besoin. Aux Etats-Unis, les réactions du public et de la critique ont été du genre : "Qu'est-ce que c'est que ce clown qui joue de trois saxophones à la fois ?". Etant aveugle, il ne pouvait pas voir le visage stupéfait des spectateurs qui le découvraient pour la première fois. En Europe il a vraiment été écouté et apprécié à sa juste valeur.
Bien sûr, ce type de jeu implique des instruments trafiqués et une technique adaptée. Kirk a développé une technique proprement époustouflante, à base de doigtés ingénieux et de respiration circulaire. A François Postif qui lui demande comment il fait pour respirer, il répond : "par les oreilles". Le plus incroyable, c'est que cette technique ne se remarque pas de l'auditeur, on croit tout simplement entendre plusieurs instrumentistes là où il n'y en a qu'un !
De plus, la musique de Kirk, tout en étant très inventive techniquement, ne sort pas des limites du jazz mainstream post-bop ; il swingue toujours et ne flirte pas avec le free. Imaginez un artiste plus aventureux, comme Ornette Coleman, avec cette technique !
Roland Kirk est aussi l'un des rares flûtistes du jazz et, pour la petite histoire, c'est après avoir entendu "Serenade to a cuckoo" (1964, en écoute plus bas) que Ian Anderson se mettra à apprendre la flûte en autodidacte et formera Jethro Tull.

lundi 2 juillet 2007

Pannonisons Pannonica !


Mais qui est cette Pannonica dont on retrouve le nom dans une vingtaine de titres de jazz et que l'on voit au bras de Monk sur la photo ci-contre ? Une mécène ?
Oui mais plus que ça !
La baronne Pannonica de Koenigswater a donné beaucoup plus que de l'argent aux musiciens de jazz, elle leur a donné tout son temps, toute son admiration, tout son amour, et elle a souvent payé de sa personne. Parker, miné par la drogue, viendra mourir chez elle ; Monk y passera les neuf dernières années de sa vie, pratiquement sans sortir.
Un jour où Bud Powell, qu'elle hébergait alors qu'il était en pleine déprime, disparait, elle ratisse tout New-York pour le retrouver. Quand Coleman Hawkins est alité chez lui (il fait des malaises épileptiques et refuse d'être hospitalisé), elle le visite régulièrement et remplit son réfrigérateur.
Toutes les nuits elle fait la tournée des clubs de jazz au volant de sa Bentley et tous les musiciens l'adorent.
Un soir, elle se fait arrêter avec Monk. Monk, dans ces cas-là a toujours un comportement des plus suspects : il se pétrifie, refuse de parler et roule des yeux comme des boules de billard. Résultat : les flics décident de fouiller la Bentley, ils y trouvent de la marijuana. Nica décide de prendre sur elle l'accusation de possession de drogue et sera condamnée à trois ans de prison. Elle fait appel et sera finalement acquitée au bout de plusieurs années de lutte de ses avocats.
On peut dire que pour Monk elle est toujours là ; elle l'accompagne régulièrement dans ses tournées aux Etats-Unis et à l'étranger et sera à ses côtés pour ces longues dernières années ou il se referme sur lui-même. Et pourtant, le moins que l'on puisse dire c'est que Monk n'est pas à l'aise partout ! Quand on lui demande où il aimerait vivre il répond "A part New-York, le seul endroit tentant serait la lune."
En plus du célèbre "Pannonica" de Monk, en écoute plus bas( video tirée du film "Straight, No Chaser"), voici quelques autres titres en son honneur (pour les deux derniers, je ne suis pas très sûr) :
- Nica's dream d'Horace Silver
- Blues for Nica de Kenny Drew
- Nica's tempo de Gigi Gryce
- Thelonica de Tommy Flanagan
- Nica raga de Hugo Chavez Shankar
- Joy for Nica de Régine Desforges

dimanche 1 juillet 2007

Nous sommes là pour vous venir en aide


En 1960, Charles Mingus est à bout de nerfs, épuisé il n'arrive pas à dormir. Il va passer la moitié de la nuit à convaincre le portier de "Bellevue", le célèbre asile de fous de New-York de le laisser entrer pour qu'il puisse se reposer. "Si tu as mal aux dents, tu vas voir un dentiste ; j'ai pensé que quand on avait des problèmes avec sa tête, on venait ici."
A peine entré, on lui passe la camisole de force. Quelqu'un qui veut se faire interner lui-même, imaginez s'il est dérangé ! Le problème, c'est qu'on essaye de le soigner et qu'on ne le laisse pas dormir. Il n'a plus qu'une idée : en sortir !
A bellevue, où on ne cesse de lui répéter "nous sommes seulement là pour vous venir en aide", il va notamment rencontrer Bobby Fisher, le champion d'échecs, à qui il proposera de faire la classe à leurs co-pensionnaires en incluant des cours de claquettes par un type qui passait son temps à danser. Il y composera aussi "All the things you could be my now if Sigmund Freud's wife was your mother", un morceau qui approche du free, que l'on peut trouver sur l'album "Charles Mingus presents Charles Mingus", et dont le titre est déjà, à lui-seul, un trait de génie.
Plus tard, en repensant à ces quelques jours d'enfermement, il composera aussi "Lock'em up" que voici, que voilà :