
Il y a très peu de chanteuses de jazz qui m'intéressent ; trois, en fait, chacune menant à la suivante de façon naturelle : Billie Holiday, Abbey Lincoln, Jeanne Lee.
Billie va directement au coeur, à l'âme et aux tripes : elle n'est pas seulement émouvante, elle est bouleversante.
Abbey Lincoln, c'est le passage au jazz moderne, revendicatif, fortement politique et débarrassé de l'obligation de plaire au plus grand nombre.
Voyons comment Jeanne lie ces deux artistes à son propre art :
" La personne qui m'a laissé la plus grande impression, par sa façon de vivre, autant que par la manière dont elle utilisait sa voix est Abbey Lincoln. Pour la crédibilité de son art, et sa propre réalité, et pas tant que ça comme un 'style'. C'était comme utiliser l'énergie comme une peinture. Billie Holiday aussi, mais elle vient d'une autre ère. Billie possède la même sorte de chose, musicalement, mais Abbey fait progresser cette sorte de compréhension. Abbey est plus humaine, ce n'est pas juste une femme qui est victime de son rôle. Cette femme a rendu possible pour moi d'avoir foi en le fait que je suis une poète et que je n'avais pas à chanter des standards pour être une chanteuse de jazz. Je pouvais trouver une voie en transcrivant ma propre perception en termes musicaux."
Et il faut bien se rendre à l'évidence , Jeanne Lee est la seule et unique virtuose de son instrument : sa propre voix. Elle passe délicatement l'archet sur ses cordes vocales, et vibre de toute son âme. En fait, ce n'est finalement pas du jazz vocal mais bien instrumental ; le chant de Jeanne étant plus proche d'un solo de saxophoniste que de celui d'une banale chanteuse de jazz. Il ne s'agit pas de scat vocal, qui n'est somme toute qu'une imitation de l'instrument par la voix, mais bien d'un instrument à part entière.
Des spécialistes se sont penchés sur sa technique, ou plutôt ses techniques , de chant. Certains ont dit son style influencé par celui de la chanteuse péruvienne Yma Sumac, dont la formidable voix couvrait 4 octaves et demi. Mais il n'est pas nécessaire d'être musicologue pour l'apprécier, il suffit de se laisser porter par la beauté de l'improvisation, sans chercher à comprendre le sens des paroles.
Une chose est sûre : Jeanne lit, et écrit ! Elle prend souvent comme point de départ de son improvisation un poème dont elle triture le sens, les sons, le rythme. Et ce qu'elle en fait est unique dans le jazz. Voici un poème de son invention, tiré de "Conspiracy" :
"THE MIRACLE IS"
The miracle is... that the layers continue
to be stripped away each time uncov'ring
a center more brilliant and revealing
than the one before.
Amazing... that this should be the way
our love our knowledge and our lives
keep
unfolding
together
leaving us constantly renewed.
Knowing you exist anywhere in this universe
makes my world that much larger
and that much more filled
with light.
Bon , c'est bien joli tout ça, mais où trouver des disques de Jeanne Lee ? Eh bien... il y en a peu ! Sous son nom, à vrai dire, il n'y en a que deux : "Conspiracy" en 1974 et "Natural affinities" en 1992. Il faut dire que la dame est tout aussi intéressée par la poésie et la chorégraphie que par la musique, et on la trouve surtout sur les disques des autres. Avec Ran Blake, avec qui elle a commencé en 1961 ("The newest sound around", un disque qui fit grande impression), Mal Waldron, et surtout Gunther Hampel, son mari. On la trouve aussi chez Braxton, chez Roland Kirk, Cecil Taylor...
Trois grands chef-d'oeuvre du free jazz n'auraient pas été ce qu'ils sont sans sa présence : "Escalator over the hill", l'opéra-jazz de Carla Bley, "Afternoon of a Georgia faun" de Marion Brown et, mon favori , "Blasé" d'archie Shepp.
Un extrait de "Blasé", pour donner envie : "There is a balm in Gilead"".
Au menu de cette édition du Z-Band :
Jazz Frisson : Karen Young
Jazz à Paris : Jazz Divas
Jazz O Centre : Patricia Barber
L’Ivre d’Images : Anthony Joseph and the spasm band
Maître Chronique : Kurt Elling
Belette & Jazz : Petra Magoni (musica nuda)
Ptilou’s blog : Elizabeth Kontomanou


